
Explosé-fixe
À la faveur d’une expérience intérieure engagée avec quelques maîtres-livres déjà parus, dont Avec l’Enfant (2018), mais dans une veine assez différente, Boris Wolowiec jette au monde un être qui, s’il semble assez proche du Plume d’Henri Michaux — dimension parabolique oblige —, évolue dans la zone grise de l’Innommable beckettien, encore que le verbe « évoluer » ne correspond guère (« involuer » semble mieux aller) à cette flaque de parole qui, rêve, bile, chyle et toutes humeurs mêlées, vise ici à se constituer en un corps. Il faut insister ici sur « un ». Un corps uni, tout en saisissant bien l’impossibilité incarnée par cet un-là. À la fin de la Saison, Rimbaud parle de « posséder la vérité dans une âme et un corps », mais le problème de l’unicité de l’un est ancienne au moins comme le Parménide. C’est dire combien on se trouve mal face à l’Un, et Wolowiec ne fait pas exception.

Il se pourrait que la créature du négatif qui se tient (le mot est fort) au centre de Paraboles ne soit pas tant un corps sans organes qu’un savant agrégat d’organes sans corps. « Chaque matin, à l’instant de l’éveil, il explose. Sa chair se décompose avec violence et apparaît projetée dans d’innombrables directions aux alentours. Malgré tout, il apparaît déchiqueté sans aucune douleur et il reste ainsi tranquillement décomposé. » Cet explosé-fixe est en somme une vue éclatée de la machine corporelle.
Les livres de Wolowiec se présentent souvent comme de pareilles vues éclatées. Il suffit de consulter la table des matières de À Oui (2016) pour en avoir la confirmation. Les chapitres ou paragraphes de Wolowiec sont maintenus en suspension dans la pensée.
Heidegger estime que la parataxe est le langage de la pensée : une phrase paratactique parle depuis ses intervalles. La parataxe de Wolowiec s’obstine à excaver le sens, s’infiltrant ainsi dans des écarts qui ne sont autres que la syntaxe (en éclaté) de la pensée. Wolowiec génère du texte au carré où, se multipliant par elle-même, la parataxe est un outil de prolifération.
De cette élévation au carré, qui est aussi bien une quadrature éperdue du moi, jaillissent néanmoins des images et des formules tantôt belles, tantôt aberrantes. Tantôt les deux à la fois. « Il est le cul-de-jatte du hasard absolu. La bizarrerie de sa malédiction c’est d’être un génie de la bêtise. » ; « Il a avalé une bombe comme un œuf. C’est pourquoi raconter l’histoire de sa vie lui semble désormais inutile. » ; « Il est le berger des précipices. » ; « Il y a entre ses mains un éléphant de tonnerre fragile. » ; « Il habite au centre de l’abattoir des hallucinations. » ; « L’agonisant du sinon a des essuie-glaces à la place des narines et des bretelles en cire de bougie. » ; « Il ne dispose d’aucun os. Il possède seulement des parchemins stellaires de soif, des crampes de déserts ailés. » ; « Dans le pays des rires idiots, les hommes sont responsables du suicide des horloges. » Tous ces passages sont extraits de Paraboles, ouvrage où la parataxe me semble agir autrement que, par exemple, dans Avec l’Enfant. De manière plus diffuse ou irradiante.
Le noyau reste ici aphoristique, à partir de quoi la phrase se met à bourgeonner, mais il lui arrive surtout de se développer de loin en loin, créant de surprenants arcs électriques entre les propositions :
Il est devenu fou après sa mort.
Il est si patient qu’il est né après sa mort.
Il est si pudique qu’il a dissimulé à tous sa mort.
Il est mort d’une overdose d’identité.
Les propositions communiquent entre elles, selon une logique fongique, et le mycélium de la pensée poétique de Wolowiec, bien que relativement visible, reste assez peu déchiffrable avec Paraboles. « Quand il cueille des champignons il apparaît invulnérable. Le reste du temps il apparaît aussi fragile que du verre. Malgré tout, l’élégance de sa sagesse c’est de préférer cueillir des champignons uniquement quand il se trouve seul. » Lisant Wolowiec, on aura beau aller joyeusement aux champignons, il restera toujours un secret qui est de l’ordre de l’écho, du relai interne. Dans le règne des disjonctions incluses, l’explosé-fixe maintient les rapports d’image dans une tension entre la schize et le même : « Ses larmes décalquent la soif de ressemblance du désert. Ses larmes sont schizophrènes. Elles décalquent le puzzle du deuil. »
Nichtgesicht et Cara
« Gesicht ist Gesicht. »
(Rilke)
Le visage est le visage. Avec Paraboles, Wolowiec cherche d’emblée à envisager la flaque de parole, à imprégner celle-ci d’un visage. « Il apparaît presque toujours sans visage. Posséder un visage lui semble absolument superflu. […] Il est né sans visage. Ce n’est que longtemps après sa venue au monde par le feu d’amnésie d’un événement incroyable — où et quand ça il le cachait toujours — qu’un visage lui était tombé dessus. […] Son visage fonctionne comme un manège d’innombrables je innommables. Ce n’est pas un manège pour enfants, c’est un manège pour les morts. » Si la créature de Wolowiec semble dotée d’un « Nichtgesicht », ce néant de visage dont il est question dans Les Carnets de Malte Laurids Brigge, il est aussi fait état dans Paraboles d’un visage fait chair. « Cette chair-visage apparaît composée par les déchirures de connivences d’une prolifération d’autres chairs-visages. »
La quête de Wolowiec est une quête de « chère » peut-être autant que de « chair ». Elle touche à la cara latine, dont il nous reste l’expression figée « faire bonne chère ». La chère est le visage.
Cara signifie le visage en latin. Tout se passe comme si Wolowiec trempait son visage-cara dans la flaque de parole, dans un geste plus proche de Totalité et Infini que du simple narcissisme. Faire bonne chère, c’est jouir de la reconnaissance de l’hôte.
Tremper le visage dans la flaque de parole, donc. Non pas seulement y contempler le reflet de soi.
Mais Cara peut être, aussi, Nichtgesicht. Wolowiec sait les soiffardes délices qu’il y a à faire ripaille dans le désert.
Plaie, cicatrice, crachats
Dans les Carnets, Rilke exhibe une tête à visage de plaie : « ich fürchtete mich doch noch viel mehr vor dem bloßen wunden Kopf ohne Gesicht ». C’est d’un pareil visage de néant dont bourgeonnent les phrases de Wolowiec (bourgeonner, cela se dit d’une plaie qui commence de prendre consistance). « Une cicatrice de parole dessine à chaque instant les traits de son visage. Quand il dort, la cicatrice reste éveillée afin de contempler l’équilibre de disparition du vide. Son visage ressemble à un cercueil de hasard qui détruit le feu sans toucher la démence du feu. » S’il est un poète qui a trempé son visage dans la flaque de parole, c’est bien Artaud, à qui les accents du passage de Wolowiec qui précède semblent faire signe. La « démence du feu », bien sûr, mais aussi cette « cicatrice de parole », corrélat de la plaie d’un dire qui bourgeonne.

Jean-Luc Nancy, observant les portraits d’Artaud, notait précisément la présence d’ « un grand silence entre ces lèvres si minces qui ne cesseront pas de barrer tous ces portraits de la cicatrice du silence ».
Selon une anecdote relayée par Vasari, Da Vinci observait des crachats catarrheux sur les murs de Florence. Une œuvre comme celle de Wolowiec nous met dans pareille situation. Où il convient de ne pas lire, mais bien plutôt de regarder seulement. Risquant ainsi une autre expérience du texte. Avérée ou non, l’anecdote de Vasari n’est pas sans travailler l’imaginaire du lecteur de Wolowiec, qui assiste à une étrange mise au monde, à une ahurissante mise bas par le visage, à un crachat. « Son visage a accouché de sa chair. C’est pourquoi son existence à la forme d’une malédiction à la fois apocryphe et explétive. »
Wolowiec présente avec Paraboles non seulement un être explétif (dont on peut se passer), mais un monde défectif (dont le manque est constitutif). S’il est, sur ce point, assez proche d’Artaud, Wolowiec s’interdit cependant les excès sublimes d’un Marcel Moreau. Contrairement aux surmâles de ce dernier (Jéju, Orgambide ou encore Beffroi), la créature de Paraboles peine à s’envisager, à s’incarner pleinement.
Les velléités ahanantes de ce corps morcelé n’en sont pas moins fascinantes, et drôles souvent. Ainsi, à la métaphysique en creux propre à ce monstre langagier, répond — pour de rire — une sorte de théologie négative : « Il emploie Dieu en tant qu’absence de balai pour enlever l’absence de poussière de l’horizon. » — pour de rire, mais c’est un rire qui a force de salut.