Dimanche, 21 juillet 2024, Palerme
Cherchant une illustration pour cette note, j’ai vu que l’on propose à la vente l’affiche suivante sur une célèbre plate-forme commerciale, où figure une citation de The Bell Jar.

La célébrité de Sylvia a infusé à un point tel dans notre culture qu’elle est entrée dans notre quotidien par la voie de la décoration intérieure. Consécration dérisoire de la littérature sous forme d’objets dérivés, succédanés du poème. De semblables goodies doivent exister à partir d’œuvres aussi indispensables que celles d’Annie Ernaux ou de Michel Houellebecq. De même, je suggère que l’on offre le dernier roman de Sylvain Tesson pour chaque nouvel abonnement à Valeurs actuelles : marketing ciblé, cohérent, doublement efficace.
Plus sérieusement.
Il arrive à Sylvia d’être perecquienne. Perec avait pour projet, proustien dans l’esprit, d’écrire au sujet des chambres où il avait dormi, et Sylvia se remémore, à travers le personnage d’Esther, les salles de bains qu’elle a connues, leurs plafonds. « Je me souviens du plafond de toutes les salles de bains où j’ai pris un bain. Je m’en rappelle la matière, les craquelures, la couleur, les taches d’humidité et les montures des lampes. Je me souviens des baignoires aussi : baignoires antiques aux pieds de griffon, baignoires modernes en forme de cercueil, baignoires snobs en marbre rose qui surplombent des bassins de nénuphars, mais aussi de la taille et de la forme des robinets et des différents genres de porte-savons. » (La Cloche de verre, chapitre 2). Ce goût pour le bain (« je ne suis jamais autant moi-même que dans un bain chaud » (ibid.)), l’héroïne de Sylvia le partage avec Blanche DuBois (Un Tramway nommé désir).
Un imaginaire de la salle de bains, de la baignoire en particulier, traverse la littérature et les arts. Je pense à Marcel et à Albertine, dans La Prisonnière, à Ariane dans Belle du Seigneur, au moment où Don Fabrizio prend son bain dans Le Guépard sous les yeux du père Pirrone, à Bloom, dont la toison onduondulante surnage dans l’eau d’un bain, à la fin de l’épisode des Lotophages.
Bains turcs chez Flaubert également, dans la correspondance.
Il y a aussi La Salle de bains de Jean-Philippe Toussaint que je me souviens avoir lu entièrement dans ma baignoire, mais dont je ne me souviens d’à peu près rien.
Et puis Roussel, bien entendu, sanguinolant et euphorique dans sa baignoire, lors de ce fatidique été 1933, qu’il occupait à se tailler les veines, à deux pas d’ici.
Ou encore : ce mot que j’attribue à Picasso, je confonds peut-être, qui dit être surpris, à chaque fois qu’il prend un bain, de ne pas s’y dissoudre à la manière d’un cachet d’aspirine. Il a peint des Bains en tout cas.
Baignoire à pieds qui s’anime dans The Nightmare Before Christmas. Quelque chose d’analogue, je crois, dans Fantasia.
Vision horrifique dans la baignoire de la chambre 237 (The Shining).
Ferdinand lisant Élie Faure (« Écoute ça, p’tite fille ! »), clope au bec, l’incroyable passage sur Velázquez, au début de Pierrot le Fou. On torturera Ferdinand, plus tard, dans la baignoire. Même scène dans Le petit Soldat.
Il y a chez Godard beaucoup de baignoires. Camille (« Camille ! », la voix de Piccoli, sur le toit de la villa Malaparte) lisant dans son bain (c’est curieux, elle porte une robe, et c’est avec la robe imprégnée d’eau de Marianne que l’on asphyxie Ferdinand dans Pierrot le fou, c’est le moment de « ploum ploum tralala »), Camille vêtue d’une robe lisant dans son bain un petit livre sur Fritz Lang dans Le Mépris.
Le bain chez Bonnard, bien sûr, dont parle Guy Goffette. Ce dernier avait quelques belles pages en prose, ne jetons pas le poète avec l’eau du bain.
Etc.
On aimerait mieux ne pas sortir du bain. L’eau et les rêves, le bain et les rêveries du repos. Syndrome d’Ophélie, sans doute. Mais c’est surtout d’une purgation amniotique dont il est question dans La Cloche de verre : « Plus je restais dans l’eau claire et chaude, plus je me sentais pure, et quand, finalement, je suis sortie et que je me suis enveloppée dans une énorme serviette de bain douce et blanche de l’hôtel, je me sentais aussi pure et douce qu’un nouveau-né. » (ibid.)