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Réisophie (extrait d’un lexique à venir)

Par mesure de simplification didactique, nous ne séparerons pas l’œuvre d’Albarracin de celle des Réisophes. Albarracin est le découvreur de la Réisophie ou, mieux encore, il en est l’inventeur (invention et découverte pouvant être synonymes ou non, comme on voudra). Cela revient à dire qu’Albarracin, lui-même, est un membre de l’auguste Collège de Réisophie. Affirmation peut-être moins absurde qu’il ne semble. Albarracin est Réisophe au même titre, par exemple, que le poète du Ribatejo, Alberto Caeiro, ou l’illustre Roberto Juarroz, qui n’est pas sans exercer une influence sur Albarracin. Cette société secrète — mais le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret — dont Albarracin a divulgué une partie de l’œuvre (Res Rerum, 2018 ; Manuel de Réisophie pratique, 2022) comprend des membres qui, les premiers, seraient surpris d’en être. Car on peut être Réisophe sans le savoir, après coup, et même à ses dépens.

Albarracin laisse entendre que le Collège consiste en une sorte de génération spontanée : « Malgré nos recherches nous n’avons pas trouvé d’autre exemplaire de ce livre [Res Rerum] ni même aucun indice de ce que peut être ce Collège de Reisophie ou la discipline qui s’en réclame. » Or, on estime que la doctrine réisophique ne surgit pas ex nihilo dans l’histoire de la pensée (voir Schiele 2024). Un pionnier de la Réisophie pourrait être Parménide avec son agaçant poème qui touche à l’Être, auquel Platon a consacré un dialogue fameux et non moins abscons, précipitant durablement la pensée occidentale dans les affres de la métaphysique. Il faudra attendre Nicolas de Cues pour qu’émerge à nouveau la doctrine réisophique dans toute sa pureté, à travers les arcanes de la Docte ignorance. Plus tard, Jacob Bœhme et Angelus Silesius s’illustreront ponctuellement dans la discipline réisophique, en y marquant de singulières avancées (théories des signatures, la rose sans pourquoi, etc.).

De nombreuses personnalités, mythiques, réelles ou fictives (quelquefois, les trois ensemble) ont fait acte absolu de Réisophie : Sabellius l’Africain à travers sa doctrine de la Trinité, l’Arabe dément Abdul Alhazred, que l’on vit se faire déchiqueter par des chiens à Damas, Nicolas Flamel, Giordano Bruno, John Dee, Christopher Marlowe, Joseph Balsamo, plus connu sous le nom de Gagliostro, Goethe avec son Traité des couleurs (1810), Fulcanelli et son Mystère des cathédrales (1926), le talmudiste très singulier qui répondait au nom de Monsieur Chouchani, Malcolm de Chazal avec les poèmes de Sens magique (1957), dans une moindre mesure avec Sens-plastique (1945). Un initié semble avoir été Clément Rosset, comme en témoigne son célèbre Traité de l’idiotie (1976).

Il existe une plaquette pseudo-réisophique dont on s’accorde à dire qu’elle est apocryphe, publiée en 1922 à Lisbonne, aux éphémères éditions Olisipo. Il en va de même pour le fascicule anonyme De Signatura Rerum, ouvrage au titre pourtant prometteur paru en 1953 à Milan, chez Scheiwiller, à l’enseigne bien connue du Poisson d’or.

L’apocryphat est cruellement de mise en matière réisophique, au point que des mauvaises langues ont pu laisser entendre que le Manuel de Réisophie pratique est un faux, fabriqué par Albarracin avec la complicité de son éditeur espiègle pour faire suite au succès considérable de Res Rerum — seule œuvre réisophique unanimement attestée à ce jour. Hypothèse plus déroutante encore, le Manuel serait-il, dès le départ, un faux ? Albarracin et son éditeur auraient alors été les premières dupes d’un habile pastiche concocté par un plaisantin n’étant aucunement lié à la cause réisophique, dont le dessein aurait été, tout au contraire, de nuire à celle‐ci. Le mystère reste entier à ce sujet, et n’est pas sans déstabiliser le corpus réisophique dont nous disposons (sur ce point délicat, voir Durand et Morelli 2023). Les quelques fragments du Manuel que nous citerons dans ce Lexique sont donc exhibés davantage en tant qu’illustrations que comme des documents fiables et irréfragables. Ils ne sont pas dénués de poésie en tout cas.

Il n’est pas à exclure que d’autres écrits réisophiques apparaissent à l’avenir. Nous ne sommes en mesure, en l’état actuel de nos recherches, que d’affirmer ceci : la doctrine réisophique ne saurait être l’œuvre d’un seul homme, oh ! que non. Nous nous contenterons ici de livrer, en guise de conclusion à cette trop brève notice, un poème pris à Res Rerum qui résume idéalement les préceptes réisophiques :

Nous, Réisophes, reconnaissons l’autorité 
Qu’exerce sur notre sacerdoce l’évêché d’une fougère.
Nous déclarons faire allégeance au coquelicot.
Nous souscrivons à la bulle édictée par l’orchidée.
Nous nous confirmons au droit canon de la pivoine
Nous suivons scrupuleusement la règle du haricot.
Nous nous soumettons aux décisions du concile des pâquerettes
Le dogme de la tomate régit nos vies et nos écrits.
Le pissenlit commande nos liturgies.

pour aller plus loin

Si la Réisophie plonge ses racines à l’aube de notre pensée, son étude, forcément partiale et parcellaire, est fort récente. Je me borne à ne mentionner que deux références utiles, sur lesquelles j’ai appuyé la présente notice.

– Philippe Durand, Giulio Morelli, « Le corpus réisophique, enjeux et perplexité », Cahiers de cryptophilologie, université de Bâle, hiver 2023, pp. 132-156.

– Peter Schiele, « Über die Reisophie. Prolegomena zur Geschichte und Erkenntnistheorie eines noch nicht theoretisierbaren Konzepts », Grundrisse zur prospektiven Philosophie, Margarete Zwingli éd., Zurich, 2024, pp. 247-312.

Lorsqu’il est question de Réisophie, la plus grande prudence est requise quant aux éventuels sources ou commentaires que l’on pourrait trouver, notamment en ligne. On prendra cependant connaissance de quelques rites réisophiques parus sur le site de la revue Catastrophes.

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