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Pour une prose libre, 1 (premiers jalons)

Il y aurait, tout d’abord, la belle formule de Hegel, la « prose du monde », que reprendra Merleau-Ponty. « Ce qui manque, écrit Hegel, c’est l’état originellement poétique du monde d’où procède la véritable épopée. Le roman, pris au sens moderne, présuppose une réalité déjà ordonnée en prose » (Cours d’esthétique, J.-P. Lefèbvre trad.).

Flaubert de son côté est peut-être encore plus stimulant : «  Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l’histoire ou l’épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c’est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! » (Lettre à Louise Colet du 27 mars 1853, ibid., p. 287).

Le terme de prose s’oppose traditionnellement au vers ou à la poésie. Le vers renvoie à la charrue, qui revient en bout de sillon. La prose, quant à elle, du latin prorsus, file en ligne droite, directement.

Or, la prose est aussi une sorte de chant. Littré le rappelle : « Terme d’Église. Hymne latine rimée que l’on chante à la messe immédiatement avant l’Évangile dans les grandes solennités, ainsi dite parce qu’on y observe seulement le nombre des syllabes, sans avoir égard à la quantité prosodique. La prose des morts. »

Mallarmé signe une Prose (pour Des Esseintes), qui n’est pas composée en prose, mais en vers. Voici, en guise d’illustation, les deux premières strophes de ce poème ardu :

Hyperbole ! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu
Te lever aujourd’hui grimoire
Dans un livre de fer vêtu :

Car j’installe, par la science,
L’hymne des cœurs spirituels
En l’œuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels.

Parangon presque outré de la manière mallarméenne, ce poème en octosyllabes ne semble avoir de la prose que le nom. De manière très différente, plus libre, plus ample, La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France de Cendrars est un autre exemple de la prose conçue comme poème :

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.

etc. 

On doit à Aloysius Bertrand, puis à Baudelaire d’avoir rendu fameuse l’idée du poème en prose (Gaspard de la nuit, Le Spleen de Paris). Rimbaud également mérite d’être cité à cet égard, pour Une Saison en Enfer (dont une ébauche s’intitulait Proses évangéliques) et Les Illuminations.

On peut aussi signaler, pour ce qui est de cette forme, au début du siècle suivant, Max Jacob avec Le Cornet à dés, ou son rival, Pierre Reverdy, avec Le Voleur de Talan, qui se veut un « roman populaire », composé en vers… La querelle entre Reverdy et Max Jacob portait notamment sur la paternité du poème en prose.  

Ces quelques remarques tout juste introductives et un peu décousues n’ont pour but que d’ouvrir des pistes de réflexion autour de l’idée de la prose, pour reprendre la formule de Giorgio Agamben. D’autres suivront.

Notons d’ores et déjà, tous les exemples ci-dessus abondent dans ce sens, la proximité de la prose et du poème. Leur connexité peut-être.  

Ces notes, qui viseront à cerner, autant que faire se pourra, ce qui peut s’entendre par prose libre seront profuses et sans direction précise. La poésie combien déroutante de Raymond Roussel, les Denkbilder de Walter Benjamin, entre autres éléments disparates, viendront s’ajouter à la réflexion, comme autant de pièces d’un puzzle qui sera, on peut s’en douter, nécessairement sans bords.   

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