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Pour une prose libre, 2 (passerelle de singe)

Il y a quelque temps (mars 2021), je répondais à un appel de Jean-Pascal Dubost consacré aux rapports de la prose et du vers. Quatorze auteurs, autant qu’il y a de vers dans un sonnet, furent interrogés à ce sujet. Il y a bien là un peu d’eau pour mon moulin à prose. J’y retournerai avec fruit, notamment vers les textes des compères Ch’Vavar et Auxeméry. Non que les autres soient inintéressants, au contraire, mais c’est avec Aux et Ivar qu’il m’arrive le plus d’échanger, en matières aussi chiadées que Joyce ou Hopkins. Chacun chacune ses lubies.

On trouvera l’ensemble de cette « disputaison » ici. Je prenais alors — me l’avait-on suggéré ? — l’exemple de la poésie de Jean-Paul Klée (bizarrement évoqué par J.P.-K. au lieu de J.-P.K dans cet article) [voir ici]. Jean-Pascal avait situé le problème avec une très grande habileté, tout en stimulant la pensée, la mienne du moins :

« Quelle différence entre le vers prosaïque (sans métrique) et la prose, sinon le cours coupé de la prose du premier ? Le vers n’est-il plus que de la prose rompue, pour détourner Mallarmé ? Ainsi, Holocaust et Testimony de Charles Reznikoff, n’est-ce autre chose que de la poésie en vers découpés dans la prose de minutes de procès ? La prose du poème n’est-elle pas la critique du mythe du vers ? La prose, pour reprendre Jean-Nicolas Illouz, n’est-elle pas le tombeau vivant d’un vers perdu ? Ou bien la prose n’est-elle pas l’horizon du vers ? » (on lira l’intégralité de l’appel ici).

Je saisissais alors la question dans le sens plutôt du vers, du vers particulier de J.-P.K. Dans le sens du vers libre, donc, plutôt que dans celui d’une prose libre. J’ai relu ce texte, alors placé sous le signe de la cassure & du flux, l’esperluette ayant une signification particulière chez J.-P.K. Les termes de cassure et de flux, coordonnés, faisant signe à un article d’André Topia consacré à Finnegans Wake (Poétique n° 26, 1976, pp. 132-151, voilà, vous savez tout). Et sans doute que le Wake est une prose libre par excellence, en cela notamment que le livre impossible de Joyce est holorime de tout, mais non de n’importe quoi.

Voici comment débutait mon article :

La question du vers est toujours vivante. Sans doute qu’elle est éternelle, mais quid de la prose poétique, du poème en prose, du vers libre ainsi que de, surtout, leurs rapports ? N’y aurait-t-il pas, en somme (la réponse est et n’est pas inscrite dans la question), un vaillant pont aux ânes allant de prose en poésie ? une passerelle de singe jetée en retour entre poésie et prose ? Ou, au contraire, discontinuité ? Rupture vraiment ? Ou alors, continuum continument ? En est-on bien sûr ? C’est peut-être un faux débat, mais il est passionnant.

Mon article terminait ainsi, annonçant, sans que je le sache alors, ma présente réflexion (cf. les premiers jalons, sur la prose qui n’a de prose que le nom) :

Et la prose alors, qu’est-ce ? Tout ce qui n’est pas vers ? Versus contre prorsus ? Sillon de la charrue-qui-revient, contre prose-qui-file-droit ? La distinction ne tient pas. Que l’on pense à Jude Stéfan, que J.P.-K. [!] a beaucoup lu :

la poésie en la prose
la pohésie en le PO M
ou la prose en prosoésies les
proêmes en prosies en la prosenpoème
la prosodie en prosopée la povrésie
en prosèmes en postpoésie l’ex-
poésie l’ésopie se cherchent

Le terme de « prose » nous vient du latin. « Prorsus », qui va de l’avant. Une écriture va-de-l’avant, qui progresse, qui file droit.

Prose (pour Des Esseintes), La Prose du Transsibérien, de la prose ? Vraiment ?  Ces poèmes sont des proses, au sens liturgique. Littré, encore : « Hymne latine rimée que l’on chante à la messe immédiatement avant l’Évangile dans les grandes solennités, ainsi dite parce qu’on y observe seulement le nombre des syllabes, sans avoir égard à la quantité prosodique. La prose des morts. »

Si liturgie il y a chez Klée, celle-ci se traduit typographiquement. Cassure & flux, les prières élégiaques de J.P.-K. [!] prennent la forme ouverte-fermée de l’esperluette : &. Signe de la cassure autant que du flux, l’& signale une coordination. (On se souvient de l’importance de la conjonction « et » selon Deleuze.) &, relance infatigable du poème, coordination magique qui ajoute au monde. C’est peut-être dans cet ouvert-là que le vers se noue salutairement à la prose.

Ce que j’aimerais faire, ici, à travers ces notes, ce serait reprendre ma réflexion d’alors, mais dans l’autre sens, emprunter la « passerelle de singe », très instable au plan conceptuel, qui va de poésie en prose, ou de prose en poésie — tout en étendant ma réflexion à d’autres poètes, prosateurs à contraintes, prosateurs libres, versificateurs, vers-libristes, penseurs-poètes, etc. La seule liste de ces catégories d’auteurs se déroulant elle-même comme une passerelle de singe, n’augurant rien de très bon pour ce qui est de la cohérence du propos.

*

Note à benêts : le « pour » dans Pour une prose libre, l’intitulé de ces notes, n’a pas la prétention futile d’un quelconque manifeste. La préposition a été mal choisie sans doute, mais je la maintiens.

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