
« Asquat on the cuckstool he folded out his paper,
turning its pages over on his bared knees. » (Ulysses)
Les notes de bas de page ont toujours été une passion pour moi, une sorte de péché mignon, de vice impuni. Ici, sur ce blogue, j’ai tenté d’en intégrer dans certains articles, mais sans succès ni désir véritable de persévérer dans ce sens. Oui, la paresse également. Il doit bien exister un moyen technique, quelque chose à implémenter à mon template, un bout de code ou quoi. Mais il m’est aussi d’avis que, en ligne, ces notes ne sont pas forcément pertinentes : les miens articles sont lus, survolés, à peine ouverts souvent, sur des téléphones de poche. Parfois même dans la plus grande des distractions, au travail, aux toilettes, aux toilettes du travail (je sais bien qui, attention). Non que mes écrits soient très distrayants, bien au contraire : il se trouve que, m’adaptant ainsi à ces conditions présupposées de lecture, j’aime à faire dans le chiant et parfois même, dit-on, dans le pointu — je n’ai rien constaté de tel pour ma part. Seulement, j’ai bien compris qu’on ne parcourt mes pages que dans une sorte de politesse gênée.
Pas de quoi excréter du pointu. Venticinque lettori, disait Manzoni. Hardi, petit !
Je prends donc le parti, bien à contre-cœur, d’écrire mes notes sans notes. L’infrapaginale étant, j’en conviens, la portion moins que congrue des miens articles (mais je pourrais aussi intégrer des notes dans les marges), je me borne, une fois encore, à faire figurer, par souci de probité, les références complètes aux ouvrages cités dans la Bibliographie en fin d’article, tout en bas, pour ne pas ralentir la lecture d’un texte, le mien, déjà fort ennuyeux, en dépit de nombreuses saillies et traits d’esprits (si, si). Et j’opérerai de la sorte jusqu’à ce que mort s’ensuive ce que j’en aie fini avec Roussel.
Or, nous devons, mes chères et chers, en passer par là, par l’ennui (sans lui le cœur s’arrêterait de battre…), pour ne serait-ce qu’avoir une idée de ce qui peut s’entendre par prose libre.
(Ceci dit, des notes en marge, pourquoi pas? mais plus tard.)
J’encourage vivement le lecteur ou la lectrice à consulter les articles et ouvrages relégués en bas de cette note, il faut pas mal dérouler, pour son édification personnelle. Si l’on ne sort pas forcément moins bête de pareilles lectures (ça se saurait), le détour peut s’en avérer néanmoins plaisant.
Voici donc la deuxième livraison de ma méditation sur La Doublure de Roussel. Soit la quatrième note que je consacre ici à la prose libre, sans pour autant être en mesure de définir vraiment mon sujet. Ne pas y parvenir n’est d’ailleurs plus une crainte pour moi. J’envisage même cette issue comme une probabilité souhaitable.
Jouer pour de vrai
Si le terme de littérature ne me convainc plus guère (il renvoie à une entité morte à laquelle je préfère l’écriture et sa pratique, la poésie au sens large), Roussel croyait profondément en cette conception, dont il fit une sorte de corps glorieux. Peut-être d’ailleurs que nul auteur n’y a donné autant foi, avec une si grande naïveté, jusqu’à l’incandescence.
Pierre Macherey touche juste lorsqu’il affirme que « en jouant à l’écrivain comme un enfant peut jouer à être aviateur ou pompier, Roussel s’est trouvé approcher quelque chose qui pourrait être l’essence même de la littérature ». Je ne pense pas, cependant, que Roussel jouait à être écrivain. Il l’était, et comme personne. De même que lorsque l’enfant joue à être pompier ou aviateur, l’enfant est pompier, l’enfant est aviateur, de même Roussel est écrivain. Ce faisant, Roussel aurait-il approché « l’essence de la littérature » ? Oui, mais pas seulement : c’est la matière même de la langue qu’il a réussi à excaver et à faire palpiter sous nos yeux.
Avec Roussel, on joue, mais pour de vrai. Alfred Jarry ne disait pas autre chose lorsqu’il affirmait que « les jeux de mots ne sont pas un jeu ». Les jeux de mots ont au reste une importance capitale chez Roussel, et constituent selon moi le nœud, le boîtier de transfert et de transformation de la prose et du vers (de la prose en vers, du vers en la prose? je ne sais pas bien encore). Point sur lequel je ne manquerai pas de revenir. Il convient, avant cela, que je poursuive l’étude de la poésie de Roussel, ou plutôt de son curieux roman en vers, La Doublure. On n’a rien sans rien, et je sais bien que cela risque fort de réduire à peau de balle le nombre déjà restreint de mon lectorat. Les quelques autres, tenez bon.
Des vers en prose et de la prose en vers
(exercices stupides mais stimulants)
Nous avons commencé de le voir, quelque chose s’est décalé avec La Doublure. L’appellation de « roman » pose ici problème. Ou plutôt, elle fait trembler l’alexandrin roussellien, dans le présupposé poétique propre à cette forme. Le Dictionnaire universel de la langue française de Bescherelle (celui-là même qui avait les faveurs de Roussel) nous rappelle en effet que le terme de roman s’applique à « toute histoire feinte, écrite en prose, où l’auteur cherche à exciter l’intérêt, soit par le développement des passions, soit par la peinture des mœurs, soit par la singularité des aventures. » De la prose donc. La formule « roman en vers » comprend une antinomie qui ne semble pas heurter notre auteur outre mesure. Car, après tout, ce n’est pas de cela dont il est question.
Roussel ne dit pas, jamais, de La Doublure qu’elle est un roman en vers, mais simplement un roman. Mieux : c’est un roman qui va de l’avant, qui doit se lire du début à la fin. Prorsus.
« Ce livre étant un roman, il doit se commencer à la première page et se finir à la dernière. »
Fin de la blague.
C’est ici que débutent les choses sérieuses. Du roman ? De la prose ? Vraiment ? On peut effectivement redisposer sans grande déperdition poétique les vers de Roussel sous forme de prose.
On part, au plan poétique, de très loin avec La Doublure. Peut-être même que la lecture de ce roman en est rendue moins pénible, si on l’envisage comme de la prose. On mesurera, je l’espère, l’absurdité apparente de mon propos. Ainsi l’ouverture de La Doublure, dont l’action se passe au théâtre (ce n’est pas neutre), et qui débute tout naturellement avec une didascalie :
Le décor renaissance est une grande salle au château du vieux comte. Une portière sale sert d’entrée. Un vieillard, en beaux habits de deuil et l’air grave, est assis sur le bord d’un fauteuil à dossier haut. Il met sa main sur une table auprès de lui, disant : « C’est là le véritable moyen ; quoi qu’il en soit, je ferai jusqu’au bout mon devoir ; vous pouvez vous retirer. » (vers 1 à 8).
Voici donc un paragraphe de prose tout ce qu’il y a plus prose. Les rimes originelles nous piquent encore un peu les yeux. L’adjectif « sale », par exemple, me semble très incongru. Le remplissage et les chevilles du vers roussellien font craquer cette prose de toutes parts, notamment avec le « fauteuil à dossier haut », pour le moins singulier. (Il me fait penser à la chaise qui grince, à la fin de la deuxième partie de cette étrange Doublure, dont il sera question plus tard.)
Même exercice de mise en prose du poème avec deux quatrains tirés des Fleurs du Mal :
La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles ; l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent avec des regards familiers. Comme de longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
L’étrangeté de ce paragraphe est d’un ordre différent. Chez Roussel, aucune image n’affleure. Ici, la nature est assimilée à un temple, les piliers sont vivants, etc. La poématicité de la chose est incontestable, encore qu’il s’agisse du Baudelaire le plus éculé qui soit.
Le schéma des rimes en abba (« Dancing Queen » pattern) rend la chose prosodiquement moins heurtée, que l’adaptation des vers en rimes plates de La Doublure. Si l’adjectif « confuses », en prose, semble plus naturellement trouver sa place après le substantif, reconnaissons que la prosification, ici, se fait sans trop d’embûches, moins en tout cas que dans la transposition de l’ouverture de La Doublure. Chez Baudelaire, la cadence assurée par l’alexandrin assurait son incomparable allant aux quatrains de départ, qui est, je trouve, toujours à l’œuvre dans le paragraphe ci-dessus. Encore que cela se discute.
Nul doute cependant que Baudelaire aurait écrit cette prose différemment, s’il s’était agi d’un poème en prose. Le vers prosifié manque ici de nerf : les phrases ou, à mieux dire, les propositions sont fort longues, lourdes presque. C’est qu’elles ont été conçues en fonction du vers, non en vue de la prose.
Question cruelle, mais non dénuée de sens : en fonction de quoi, de quelle forme, écrivait Roussel ? On n’a pas retrouvé le manuscrit de La Doublure, mais la tentation est forte d’y voir d’une compositions à partir de bouts-rimés.
Jean Wirtz (voir Bibliographie) s’est employé à l’exercice inverse du mien, et tout aussi absurde, à savoir : disposer l’incipit de Locus Solus en vers. Et l’on n’est pas déçu du voyage :
Ce jeudi de commençant avril, mon savant
Ami le maître Martial Canterel m’a-
Vait convié, avec quelques autres de ses
Intimes, à visiter l’immense parc en-
Vironnant sa belle villa de Montmoren-
Cy. Locus Solus – la propriété se nomme
Ainsi – est une calme retraite où Cante-
Rel aime poursuivre en toute tranquillité
D’esprit ses multiples et féconds travaux. En
Ce lieu solitaire il est suffisamment à
L’abri des agitations de Paris – et
Peut cependant gagner la capitale en un
Quart d’heure quand ses recherches nécessitent
Quelque station dans telle bibliothèque
Spéciale ou quand arrive l’instant de faire
Au monde scientifique, dans une con-
Férence prodigieusement courue, telle
Communication sensationnelle.
Wirtz note que le poème ainsi composé à partir de la prose de Roussel est plus riche, formellement, que les poèmes que Roussel a publiés, Mon Âme, La Doublure et La Vue — Nouvelles Impressions d’Afrique étant d’une autre nature, laquelle n’a pas fini de nous plonger dans une profonde perplexité. Bien qu’il ne soit pas rimé, ce bout de prose coulé dans une série d’alexandrins comprend en effet de nombreuses « déviances » quant au moule classique dans lequel le roman de La Doublure est benoitement composé. Mais ceci ne démontre rien, ou rien de visible. Dire d’un texte qu’il est plus poétique que La Doublure est ne rien dire de ce texte.
Roussel, de fait, ne cherche pas la déviance. Oh ! que non. Il se disait réglomane, comme le rappelle Michel Leiris. La néguentropie est caractéristique de Roussel. Une autre malade des règles étant Duhl-Séroul, dans Locus Solus (chapitre premier), souffrant quant à elle, d’aménhorrée, de l’absence de règles, menant son royaume à une anarchie certaine. Cela, les rousselliens le savent par cœur. Il importe de signaler, dès maintenant, les ponts entre le vers et la prose, aussi surprenants soient-ils. Et l’on perçoit déjà, des règles aux menstrues, le rébus ou le jeu de mots tel que non seulement il se généralise, mais qu’il se répand chez Roussel.
Wirtz le dit excellemment : « Il ne suffit donc pas de prendre garde aux « ‑e » numéraires de Locus Solus (immensE parc, bellE villa…), aux liaisons (intimes à, multiples et…) ou à telles prétendues diérèses (Marti-al, convi-é, agitati-on…), ni même de neutraliser dans le décompte certaines voyelles tantôt élidées (retrait(e) où, poursuivr(e) en, solitair(e) il…) tantôt surnuméraires (au 13e rang : nomme, bibliothèque…), pour mettre en vers ce qui demeure par essence un continuum de prose. »
Continuum, voilà quelque chose d’intéressant, que je dépose ici en attendant : continuum de prose. Ce qu’il ne faudra pas davantage perdre de vue, c’est la prédominance du théâtre chez Roussel (voir par exemple le Gala des Incomparables dans Impressions d’Afrique). Ces deux considérations ne sont pas sans m’angoisser : la méditation sur l’en-vers roussellien de la prose pourrait durer plus longtemps que prévu. Peut-être serai-je coincé à jamais dans ma lecture de La Doublure, texte qui se présente, pour son exégète, comme un labyrinthe monotone et décevant.
— Je suggère que nous marquions ici une pause.
— Excellente idée.
Bibliographie
- Pierre Bazantay, « Mais c’est un très grand poète ! ». Raymond Roussel, édité par Pierre Bazantay et Patrick Besnier, Presses universitaires de Rennes, 1993, pp. 157-172 [en ligne].
- Louis-Nicolas Bescherelle, Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, tome 2, Garnier Frères, 1856. [voir en ligne]
- Alfred Jarry, La Dragonne, dans Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, tome 3, 1988, p. 496.
- Michel Leiris, « Conception et réalité chez Raymond Roussel », Critique n° 89, octobre 1954.
- Pierre Macherey, « Avec Foucault avec Roussel », in Cahier de l’Herne Michel Foucault, 2011, pp. 177-180.
- Jean Wirtz, « Roue cèle aile à seize hures », Semen, 19 | 2005 [en ligne].