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Pour une prose libre, 5 (Jarry prix de prose)

Dans cette réflexion consacrée à la prose libre (mais qu’est-ce que la prose libre ?), il peut arriver que je délaisse temporairement un boyau pour en creuser un nouveau dans une autre direction. Quelquefois même, comme ici, ces conduits seront abandonnés, leur creusement à peine entrepris. Poétique du Terrier. De Raymond Roussel, dont il a été longuement question, je passe ici, sans trop de rime ni guère de raison, à Alfred Jarry, pour une simple remarque.

Dans l’édition qu’il procure des Minutes de sable mémorial (Pléiade, 1972), Michel Arrivé nous rappelle (nous apprend ?) que les trois « Lieds funèbres », parus dans L’Écho de Paris mensuel illustré le 18 juin 1893, « valurent à Jarry un ‘‘prix de proseʼʼ au concours qu’organisait ce périodique ». Voici un échantillon de ces textes, éhontément aspiré de Wikisource [ici] :

Sur l’écran tout blanc du grand ciel tragique, les mille-pieds noirs des enterrements passent, tels les verres d’une monotone lanterne magique. La Famine sonne aux oreilles vides, si vides et folles, ses bourdonnements.

Sa cloche joyeuse pend à ses doigts longs, versant sur la terre des ricanements. Et de grands loups fauves et des corbeaux graves sont sur ses talons. La Famine sonne aux oreilles vides par la ville morne ses bourdonnements.

Croix des cimetières, levons nos bras raides pour prier là-haut que l’on nous délivre de ces ouvriers qui piochent sans trêve nos froides racines. N’est-il donc un Saint, bien en cour auprès de Dieu notre Père, pour qu’il intercède ?

Croix des cimetières, votre grêle foule a donc oublié le bloc de granit perdu dans un coin de votre domaine ? Sa barbe de fleuve jusqu’à ses genoux épand et déroule, déroule sa houle, sa houle de pierre.

Et les flots de pierre le couvrent entier. Sur ses cuisses dures ses coudes qui luisent sous les astres blonds se posent, soudés pour l’éternité. Et c’est un grand Saint, car il a pour siège, honorable siège, un beau bénitier.

(extraits du « Miracle de Saint-Accroupi »)

Le jeune Jarry obtint donc un prix de prose pour ces versets. La parole à Michel Arrivé, derechef : « Prix de prose, à vrai dire, assez inexactement mérité : sous les apparences typographiques de la prose se dissimule en effet une suite de pentasyllabes groupés par séries de onze. »

Leçon intéressante : le vers n’est pas que dans la pomme, il ronge aussi bien la prose.

Sur l’écran tout blanc
du grand ciel tragique,
les mille-pieds noirs
des enterrements
passent, tels les verres
d’une monotone
lanterne magique.
La Famine sonne
aux oreilles vides,
si vides et folles,
ses bourdonnements.

etc.

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