
« L’obscur travaille. »
(Henri Meschonnic)
Nous ne sommes pas sortis des ronces. Je veux dire, pour ce qui est d’une prose libre, si tant est qu’une pareille chose existe réellement, à l’état non seulement pur (Kafka?), mais aussi bien naturel ou sauvage. Mes considérations sur la prose libre chevauchent, complètent, prolongent — lui sont tangentes en tout cas — mon appréciation, oh ! toute empirique et bordée de bêtise, du geste de traduire. Adoncques, septième fragment sur la prose libre, qui entre en congruence avec une sixième note sur la traduction — pour les quelques-uns qui suivraient encore.
Le Paradis perdu de Milton est entré dans la langue française par le biais de Chateaubriand, par sa fameuse traduction « à la vitre ». Bien sûr, ce n’est là qu’une formule de la part de Chateaubriand. Je la trouve néanmoins saisissante.
Pierre Jean Jouve traduit quant à lui les Sonnets de Shakespeare « à la vitre » mais en adoptant une dioptrique pour le moins particulière, laquelle permet la déformation, la translation, la bijection, ou, pour tout dire, la transposition non seulement du vers en prose (Chateaubriand ne fait que cela, précisément, et non sans habileté et vigueur), mais en prose, dit-il, « scandée ».
Transposition. Voici un mot qui me hante, que Mallarmé emploie dans « Crise de vers », ce d’autant que Jouve se réclame de Mallarmé traduisant Poe, lorsqu’il est question de traduire les Sonnets. Mallarmé étant un traducteur contestable de Poe, ainsi que Jouve de Shakespeare, mais non pour les mêmes raisons.
Traduire à la vitre, calquer le poème à la vitre, c’est inévitablement adopter, lorsqu’il est question de traduire Shakespeare, ses Sonnets, le principe de la révélation selon saint Paul dans l’épître aux Corinthiens, tel que livré dans la Bible du roi Jacques : « through a glass, darkly ». Je dirais que les traductions de Jouve œuvrent obscurément à travers la vitre.
Jouve n’hésite pas à ajouter des points d’obscurité à ses traductions, des archaïsmes notamment, pour marquer la distance de Shakespeare à nous, et la proximité de sa tentative de traduction au texte de Shakespeare. C’est une langue fabriquée pour l’occasion, qui ne verse pas pour autant dans la téméraire inactualité de Pézard traduisant Dante (cette dernière version s’éloignant à la fois de l’original et de nous — une curiosité poétique, qui n’a pas fini de superbement dériver dans mon esprit).
Surtout : Jouve maintient la structure générale du sonnet shakespearien. La mise en prose « scandée » est alors affaire non pas de syntaxe, ou pas seulement, mais d’unités strophiques plus larges que la seule syntaxe, propres à la forme du sonnet élisabéthain (trois quatrains et un distique). Jouve élabore une sorte de silhouette, une ombre portée du sonnet à partir du modèle fourni par Shakespeare. Il y a alors aussi, inévitablement, et consciencieusement de la part de Jouve, mise en crise de la fidélité attendue de la traduction (« le pire de l’infidélité peut devenir le meilleur de fidélité »). La prose scandée de Jouve me semble laissée comme en souffrance du poème de Shakespeare. Ce délinéament de l’original anglais n’emporte que difficilement l’adhésion, mais je lui trouve une franchise et une robustesse surprenantes.
Les yeux de ma maîtresse n’ont rien du soleil ; le corail est plus rouge que le rouge de ses lèvres ; et si blanche est la neige, pourquoi donc ses seins bruns ; si les cheveux sont des fils, sur sa tête sont des fils noirs.
J’ai vu des roses damassées, rouges et blanches, mais je n’aperçois pas ces roses sur ses joues ; et dans quelques parfums il est plus de finesse que dans le souffle qui ressort de ma maîtresse.
J’aime l’entendre parler, mais je sais bien que la musique a un son plus plaisant ; j’avoue n’avoir jamais vu déesse marcher, — ma maîtresse est pesante à la terre, en marchant.
Je trouve, par le ciel ! mon amante aussi rare qu’aucune autre qui par fausseté se compare.
On lira ici le Sonnet 130 dont s’inspire plutôt qu’elle ne la traduit cette prose libre et scandée :
My mistress’ eyes are nothing like the sun;
Coral is far more red than her lips’ red;
If snow be white, why then her breasts are dun;
If hairs be wires, black wires grow on her head.
I have seen roses damasked, red and white,
But no such roses see I in her cheeks;
And in some perfumes is there more delight
Than in the breath that from my mistress reeks.
I love to hear her speak, yet well I know
That music hath a far more pleasing sound;
I grant I never saw a goddess go;
My mistress, when she walks, treads on the ground.
And yet, by heaven, I think my love as rare
As any she belied with false compare.