« It’s been seven hours and fifteen days/ Since you took your love away. » Cela fait sept heures et quinze jours que tu es parti(e) avec ton amour. Il s’agit d’un texte de Prince, composé en 1984, que Sinéad O’Connor a immortalisé — transcendé, à mieux dire — en 1989, sur l’album I Do Not Want What I Haven’t Got.
« Nothing Compares 2 U », pour céder à la graphie de Prince, est bien sûr un morceau abominablement ruisselant, romantico-couillon, kitsch, affreusement pop, cheesy, guimauvéen, miauleur à mort, veule et pathétique comme un meeting du P.S. — tout ce qu’on voudra. Et l’on aura raison. Mais enfin, il faut vraiment être la dernière des brutes pour ne pas être sensible, rien qu’un peu, à la prestation de Sinéad O’Connor à l’occasion d’un concert donné au Chili, le 13 octobre 1990, en faveur d’Amnesty International (vidéo supra).
À moi, elle ne fait pas rien.
C’est un moment hanté. Je veux dire, la manière dont Sinéad sautille pieds nus. Les moulinets qu’elle fait dans les airs avec ses bras. Son blouson qui glisse de son épaule gauche. Les sparadraps qui se défont au bout de ses doigts. Son legging pas très beau, mais là n’est vraiment pas la question. Sa yule, aussi, pas si fréquente en 1990.
Sept heures et quinze jours, je trouve la formule saisissante et belle. Cela me fait penser à ce que disait Borges au sujet du titre Les Mille et une nuits : « Dire ‘‘mille et une nuits’’ c’est ajouter une nuit à l’infini des nuits. Pensons à cette curieuse expression anglaise : parfois, au lieu de dire ‘‘pour toujours’’, for ever, on dit for ever and a day, ‘‘pour toujours plus un jour’’. Ce qui rappelle l’épigramme de Heine à une femme : ‘‘Je t’aimerai éternellement et même au-delà.’’ »
— Tu parviens à citer Borges en écoutant Sinéad O’Connor. Tu es vraiment indécrottable. Pourquoi pas Proust, tant que t’y es ?
Sept heures et quinze jours. C’est une manière de remonter le temps, de lui assurer autant de minutes d’un chagrin sans remède.
— Oh ! que c’est bien dit.
Ce qui me plaît, dans ce morceau, c’est qu’il endosse, et je veux croire que c’est encore plus vrai lorsque Prince l’interprète, toute l’inconsciente ou potentielle mauvaise foi de qui vient de se faire larguer. « Tell me babe where did I go wrong? » Dis-moi où j’ai merdé. Qui n’a jamais entendu cela ? Je te crois, menteuse. Pire encore : qui ne l’a jamais dit ? Je te crois, menteur. (Et puis d’abord, qui donc largue Prince ?)
Il y a les vocalises, bien entendu. Mais aussi ceci : « I could put my arms around every boy I see. » Je pourrais enlacer le premier venu. Oui, Sinéad, personne n’en doute. Mais voilà, et dit d’un regard vide, hanté là encore : « But they’d only remind me of you. » Pour ce que j’en comprends, ce doit être alors un peu au-delà des larmes. Il y a un chagrin froid, comme il y a des colères froides. Et le moment réellement superlatif, le voici :
I went to the doctor and guess what he told me
Guess what he told me
He said girl you better try to have fun [clin d’œil, je pense, à Cyndi Lauper]
No matter what you do
But he’s a fool
Le doc m’a dit d’aller m’amuser par tous les moyens. Peu importe comment. Le constat terrible « But he’s a fool » vient puiser dans une réserve secrète de larmes (et je retire, ne serait-ce que momentanément, ce que j’ai pu dire sur la mauvaise foi de l’être qui vient de se faire larguer), alors que quelques secondes avant c’était le regard vide, le chagrin qui a tout éclusé. « Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! »
— Proust ! Albertine disparue ! Il a osé, le con.
Il arrive que la pop bien cucul aille précisément plus loin en psychologie que la psychologie, plus loin que Proust même.
Rendons à Prince ce qui ne lui appartient plus vraiment. Son duo avec Rosie Gaines à l’époque NPG reste tout de même un ahurissant document historique sur ce que purent être les années 90. Prince ou pas Prince, froide ou chaude, la soupe reste de la soupe.
P.-S. important pour qui lirait encore jusqu’ici : sept heures et quinze jours pour un chagrin d’amour, ce n’est rien. On a survécu à Prince, on survivra bien à l’amour, et dans le chagrin il va de soi.