Non classé

Un petit livre sur l’Annunciata

per Evelina

Je rêve depuis longtemps à un grand livre qui n’aurait pour objet qu’un seul tableau. Cet ouvrage serait consacré à l’Annunciata d’Antonello da Messina. Un livre fort épais. Un grand millier de pages. Peut-être davantage. Une somme immense, une tentative d’épuisement qui viserait à dire tout ce qui peut être dit au sujet de cette peinture de modestes dimensions (45 par 34,5), conservée au palazzo Abatellis à Palerme.

C’est en octobre dernier que j’ai été informé de la parution du livre de Franck Guyon, Antonello de Messine, une clairière à s’ouvrir, alors que j’étais à Palerme justement. Vertu de la newsletter, mais aussi de telle amie qui, elle-même destinataire de ladite lettre d’information numérique, m’écrivit sans attendre qu’un livre venait de paraître sur Antonello, le fameux peintre dont je suis toqué. Tout autre chose m’occupait alors, à quelques rues à peine d’Abatellis, où se trouve, donc, la très fascinante Vierge d’Antonello.

Il ne s’agit pas là du fort volume dont je rêve, de cette monographie obsessionnelle et totale qui n’aurait pour objet que cette Vierge. Un petit ouvrage, tout au contraire, une centaine de pages à peine.

Mais peut-être y a-t-il également quelque chose du vertige obsessionnel chez Guyon. Un regard patient et opiniâtre en tout cas, servi par le goût du chiasme et de l’oxymore. Ce n’est au reste que nécessaire pour saisir l’insaisissable et combien saisissante Vierge d’Antonello : « une image de l’invisible, une annonciation inouïe, une inconcevable incarnation, qui pourraient déclarer la folie de ce Dieu possédant le pouvoir de produire, de manière affolante, de l’invisible visible et de l’inconcevable concevable. »

Guyon commente l’irreprésentable vers quoi pointe l’Annunciata dans son extraordinaire dépouillement. Et la phrase est alors ondoyante comme jamais, pour mieux signifier l’importance de tout ce que cette œuvre comprend d’absences et de choses retranchées :

Ici, plus rien de cet ange Gabriel enveloppé dans son drapé luxueux, avec ses ailes ouvertes et bigarrées : plus rien de cet époustouflant annonciateur et ses manières de s’approcher, de flotter, de danser, de s’incliner, de s’agenouiller, avec son doigt qui pointe, avec l’index et le majeur collés en signe de bénédiction, avec les bras en croix sur la poitrine comme preuves de son humilité et de son recueillement : et plus rien non plus de cette colombe du Saint-Esprit avec ses longs rayons lancés comme des giclées d’or chaud vers cette Marie de Nazareth, Marie l’élue : et plus rien également des fonds d’or, des décors somptueux, des palais, des portiques, des dais, des édicules, des jardins clos, des paysages dans le lointain, des paradis perdus : plus rien de ces lieux, ces intérieurs, plus rien de la chambre de Marie, de ces carrelages, de ces rideaux, ces marbres, et plus rien de ces phylactères : ni lys ni colonne ni porte close ni vase, pas même une hirondelle pour symboliser discrètement dans son coin le printemps de l’humanité : et plus rien enfin d’une Marie majestueuse et placée sur un trône, ou bien en pied, pas de Marie fileuse, comme l’avait voulu la tradition byzantine.

Guyon met l’imagination à contribution pour mieux s’emparer du mystère, de cette « frugalité », de cette « mise en absence ». Ainsi, la vie d’Antonello dans la Messine du quinzième siècle est évoquée, à travers les lacunes, par l’ajour de cette existence dont on ne sait à vrai dire presque rien. Mais c’est dans l’énigme même de l’Annunciata que Guyon nous exhorte à « imaginer une dernière fois, bien au-delà de nos forces ». Guyon, grand lecteur de Rilke, travaille à l’évidence dans l’Ouvert. C’est ainsi que son petit livre rejoint, mais par des moyens tout différents, l’infini du grand livre fou dont je rêve.

Les livres de l’Atelier contemporain sont édités avec un soin et une minutie extrêmes. Cet Antonello ne fait pas ici exception. La reproduction qui figure en couverture est d’une qualité extraordinaire. Elle bénéficie d’un recadrage qui intensifie le mystère inhérent à cette Vierge. On déplie les rabats et l’on y découvre l’Annonciation de Syracuse ainsi que le Retable de San Cassiano. Et aussi, l’Annunciata de Palerme, de même qu’une autre Vierge de l’Annonciation d’Antonello, qui se trouve à Munich.

Laisser un commentaire