
ping-Ponge
L’apport de Francis Ponge (1899-1988) est patent chez Albarracin, notamment dans Le Grand Chosier (2015), recueil où Albarracin est éminemment pongien, et même pongiste, au sens où il propose un poème dont le vers, de plus en plus court, mime l’amplitude, toujours plus réduite, du rebond de la balle de ping-pong sur la table de ping-pong.
LA BALLE DE PING-PONG
Quoi de plus fascinant que le rebond s’amenuisant d’une
balle de ping-pong sur une table de ping-pong? Il y
a d’abord cette ampleur du saut magique puis
ce maintient dans l’étonnement gardé, la
répercussion inlassable du choc et
de l’impact, et vite cette trépid
ation qui finit par carrément
trépigner pour ne rien don
ner qu’une coquille blan
che comme absolume
nt étrangère à son ex
citation passée. C’es
t comme s’il y avait
eu accélération ve
rs la lenteur, légè
reté s’aggravant
soudain en un
vide roulant
mollement
sur le cô
té. Pou
rqu
oi
?
La versification (sic) de cette « Balle de ping-pong » a ici été modifiée pour des raisons typographiques, mais il est à noter que le dernier mot de ce poème est « pourquoi », lequel n’est pas sans faire signe à la rose, qui est réputée sans pourquoi (voir rose).
Le pourquoi du rebond se niche dans le rebond de la balle de ping-pong sur la table de ping-pong. Il est ce qu’il est, le rebond, dans sa bondissante trépidation même. Sans pour autant ne faire qu’un, balle de ping-pong et table de ping-pong — les termes de l’image — sont rapprochées au plus près l’une de l’autre en fin de rebondissement, quand la balle ne rebondit plus, quand le rebond n’est plus même un bond, ni même un re, ni un même, ni rien même et qu’on assiste à la balle de ping-pong arrêtée sur la table de ping-pong, idéalement en équilibre sur un de ses pôles. Les termes se touchent alors en un point infime (voir ce terme). On effleure alors le tact même du contact.
Tout cela est bien subtil, j’en conviens. Ou alors idiot (voir la définition de ce terme chez Clément Rosset).
Peut-être eût-il fallu s’emparer du problème autrement, en saisissant la table au bond. Je vous en prie, faites donc.
Albarracin pongiste œuvre avec l’objet, il en fait son « objeu », l’objet joué jouet jouant joueur selon Ponge. Prendre le parti des choses, cela se fait « compte tenu des mots » selon Ponge. Ce qui n’est pas sans faire penser à ces vers réisophiques :
Toute chose est un mot
Où se love le phénomène.
Le Réisophe est celui
Qui prend les choses au mot,
Là où la langue est la languette qui les ouvre,
Là où la langue est l’aile
Qui leur vient du cœur.
(Manuel de Réisophie pratique)
La Boîte à proverbes (2024), qui est une partie de ping-pong entre Albarracin et Jean-Daniel Botta initialement débutée dans la revue Catastrophes nous rappelle que la balle de ping-pong est une sorte d’œuf cosmicomique, mais on ne sait qui de Botta ou d’Albarracin fait l’œuf, qui la poule. Cela n’a pas d’importance, car c’est dans le duo, dans l’échange que se déroule le jeu, que le ping devient pong, et le pong ping.
Dans le ping-pong, la poule ne sait plus ou donner de l’œuf. Le ping-pong est le schéma du printemps.
Pour la poule la table de ping-pong est un établi de croissance. On joue au ping-pong pour tester les œufs de cosmonaute. On dit qu’un bon cosmonaute a la gravité de la poule.
