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L’ogre polymathe (dérive lémurienne, 2)

Fixing a hole in the ocean
Trying to make a dovetail joint, yeah
Looking through a glass onion

(The Beatles)

On entendait parler depuis longtemps de cet ouvrage étrange et bouleversant, sans être en mesure de le lire pour autant. Jusqu’à peu, à part peut-être quelque tisaneur halluciné du Sud sauvage, ou je-ne-sais quel gratteur ti bois de Saint-Benoît perdu entre deux carrés de canne, nul ne disposait de ce livre. Il nous est à nouveau rendu disponible.

Alors oui, bien entendu que Les Révélations du Grand Océan sont illisibles. On a bien fait de les enrober dans un discours critique à l’occasion de leur réédition au Corridor Bleu. Nicolas Gérodou s’est chargé de fournir au réacteur en fusion de l’Oncle Jules un nécessaire blindage théorique. Pour autant, on peut se réjouir de ce que l’imaginaire de la Lémurie jaillisse si allègrement à travers le commentaire averti du génial Hermannologue.

C’est bien leur foncière illisibilité qui sauve et condamne aussi bien les Révélations, ce nouveau Necronomicon. Lisez, vous verrez.

Hermann nous entraîne, parfois plus de force que de gré, dans une très longue promenade. Une randonnée créole somnambulique par les mille plateaux d’un continent qui n’existe pas, sur une île qui quant à elle existe bel et bien. Ou plutôt, qui existe tout en n’existant pas. Tant il est vrai que l’Hermannie est un espace dont les coordonnées réelles (celles de La Réunion) sont sans cesse court-circuitées par la vision sidérale océanique du Vieux Créole.

Arpenter ainsi les ravines d’un grand rêve effondré vous durcit les pattes. Ainsi qu’à Cilaos ou à Mafate au petit matin, les paysages que Jules Hermann dévoile font un peu mal aux yeux. Quand ils ne laissent pas tout bonnement perplexe. Que voulez-vous, mon brave ? Il faut plisser les yeux, pour voir de l’autre côté des choses et des mots, lorsque l’on randonne avec Jules Hermann pour guide, par le col des Bœufs dans la forêt des Tamarins.

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Jules sur la dunette a quitté Bourbon. Il vogue par le Grand Océan, il rêve. Un plaid bariolé le recouvre. Cela fait plus de vingt ans qu’il porte en lui des visions, des apocalypses d’avant le déluge. Il jouit sur son île d’une solide réputation d’érudit, mais aussi d’excentrique. Chez lui, science et déraison sont les faces d’une seule et même médaille. On le prend pour un fou, mais cette démence est là pour confirmer — on en avait l’intuition — que la vieille Europe marche sur la tête.

Le Grand Jules a quitté Bourbon par la pointe des Galets, port honni plus que tout, qui, on peut le dire, décentre son monde. Un plaid bariolé le recouvre et il rêve. Il a lu tous les livres. À l’époque, certains ouvrages de géographie avaient la taille de petits enfants. L’ogre Jules Hermann les connaît tous. Les géographies tantôt d’Elisée tantôt d’Onésime Reclus donnent sa forme au grand rêve qui l’anime depuis 1872 au moins.

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Il a alors vingt-sept ans, l’âge où d’autres se font sauter le carafon, et vient de s’installer dans ses fonctions de notaire, après avoir exercé le métier d’avocat. Une masse incommensurable de savoir s’achemine quotidiennement vers Saint-Pierre, et l’étude notariale de Maître Hermann est riche de près de deux siècles de minutes archivées, patiemment accumulées. Le local insulaire rejoint l’universel de la science de Cuvier, d’Arago ou encore de Camille Flammarion.

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Si notre Vieux Créole est l’historien de son île, de ses commencements, il s’intéresse également aux étoiles, aux planètes, comme en témoigne cette communication qu’il fera, en 1914, à la toute jeune Académie de La Réunion (il en sera le premier Président et en occupera le onzième fauteuil), consacrée aux « Conjonctions et oppositions planétaires », laquelle lui vaudra la fonction de correspondant de la Société astronautique de France et le titre de membre de l’Académie des sciences de Paris. Mais pour l’heure, Jules Hermann vogue en direction de l’île Maurice. Un plaid bariolé le recouvre et un rêve monumental l’agite. Fracassements, accidents dans l’espace intersidéral, continents qui s’effondrent, feu enfoui dans les entrailles de la terre, cordillères qui surgissent hors de l’eau, himalayas qui sombrent par les profondeurs, catastrophe des catastrophes tout est catastrophe tandis que l’œil de Maso Andro, jadis le dieu du continent paléaustral, s’écarquille comme en plein jour, dans le ciel d’un monde impossible.

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C’est un polymathe loufoque. Un savant à l’ancienne qui rayonne un peu en marge de cette science de pointe qui se constitue et se spécialise en métropole. Une inépuisable totalité, un ogre flaubertien, un de ces scientifiques un peu toqués que l’on trouve chez Jules Verne : le professeur Paganel, Otto Lidenbrock, Cyrus Smith. Si les Révélations — je pense à la fameuse « annexion de la Chine à la Terre », qui nous est contée au chapitre quatrième du livre premier — n’ont quelquefois rien à envier aux hallucinations d’Hector Servadac (le plus invraisemblable des romans de Verne), la figure grandiose d’Hermann le boxeur mi-lourd évoque aussi, pour ce qui est de l’obstination presque maladive, ces aventuriers obsessionnels que sont Michel Ardan, Maître Antifer, le capitaine Hatteras ou encore Nemo.

Car Hermann est, tout comme Nemo, obsédé par le Sud. Enfermé dans son Nautilus, le fils vengeur du Rajah torpille les navires anglais. Hermann l’isolâtre de Bourbon, depuis son étude saint-pierroise, veut quant à lui renverser le savoir oppressif de la vieille Europe. Nemo, Hermann même combat ? Il se pourrait.

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J’imagine le manuscrit-monstre des Révélations du Grand Océan, tout ce fatras d’images, de photographies, de cartes postales, comme autant de pièces au dossier d’une folie insulaire et pourtant ouverte sur l’infini. Que sont devenus les papiers du Grand Jules ? sa bibliothèque ? Tout cela a-t-il été mangé, mâché, bu par les flots du Grand Océan qui n’en rendit qu’une bouillie, comme ces livres que ce jeune dandy venu de Paris, Baudelaire, avait sauvés, au péril de sa propre vie, lorsqu’il débarqua sur le Barachois au matin du 19 septembre 1841?

En tout cas, lorsqu’on lit Les Révélations du Grand Océan, on comprend que l’appétit d’Hermann ne connaît pas de limites : linguistique, géologie, géographie, astronomie, mythologie, astrologie, zoologie, botanique — tout concourt à étayer les visions du Vieux Créole. Dans le Langage moderne de la France, livre troisième des Révélations, on s’amuse d’apprendre que ce lecteur combien vorace est en train de lire L’Inconnu et les problèmes psychiques de Camille Flammarion, ouvrage qui traite notamment de télépathie, lors d’une traversée du canal du Mozambique en 1900. Le livre de Flammarion évoque des phénomènes parapsychiques et fait partie de l’idéale bibliothèque du spirite plus que de l’historien, du géographe ou encore de l’astronome.

Que se passe-t-il alors dans l’esprit du Grand Jules alors qu’absorbé dans cette surprenante lecture (assez importante pour qu’il en reparle dans les Révélations), il dérive sur le canal du Mozambique en compagnie d’un jeune guide qui sait le parler madécasse ? Une chose est sûre : il vogue en direction de ce qu’il pense être les origines du monde. Il va visiter Madagascar pour la deuxième fois (il s’y rendra une fois encore en 1911). La Grande Île figure le berceau de l’humanité, qu’on se le dise. Hermann n’aura de cesse de le répéter. Il y croit dur comme fer. À chacun ses géants, ses moulins à vent.

La première édition de L’Inconnu de Flammarion paraît en 1900. Tout juste publié à Paris, l’ouvrage a donc passé l’Équateur pour se retrouver entre les mains d’Hermann alors qu’il traverse le canal du Mozambique. Plus rapide qu’un tentaculaire libraire en ligne de nos jours. Dans le domaine de la connaissance, on a pu parler (la vieille Europe condescendante…) d’un « retard tropical ». Il semble qu’il n’en est rien lorsque l’on considère l’appétit de l’Ogre de Saint-Pierre. Bien au contraire.

(Saint Jean dévorant le Livre (détail), vers 1497/1498. Albrecht Dürer, illustration pour l’Apocalypse.)

Hermann le visionnaire livresque n’est autre que saint Jean. Celui de l’Apocalypse, livre des révélations dernières. Patmos, c’est Bourbon. Mais oui. Hermann a mangé le Livre. Et c’est désormais son grand livre inachevé qui nous dévore et nous révèle. Oui, mon brave. Force est de constater que Les Révélations du Grand Océan sont une porte qui donne accès à l’Invisible, à l’inconnaissable. Ou bien à l’illusion pure et simple.

À la manière du Livre de sable chez Borges, le livre d’Hermann « diffame » et « corrompt » la réalité. Il est d’ailleurs quelque chose d’inquiétant à posséder chez soi un exemplaire des Révélations du Grand Océan. Redisons-le : ce livre peut rendre fou. Au même titre que le Necronomicon d’Abdul Alazred, l’Arabe dément. Et là encore, c’est affaire de dévorement. H. P. Lovecraft nous conte cette effrayante histoire : « Selon Ebn Khallikan, biographe du XIIe siècle, l’Arabe fut dévoré en plein jour par un monstre invisible, devant une foule de spectateurs terrifiés. »

L’Ogre cyclopéen que fut Jules Hermann — ce personnage de roman qui présentement somnole sur la dunette d’un paquebot — ne connut pas le destin d’Alazred. Mais sa mort, survenue le 4 avril 1924 dans sa villa du Tampon, le « crayon à la main », alors qu’il établissait un bien curieux zodiaque, assure un irrévocable caractère mythique à sa vision. Le relevé du cap Bernard qui, dans l’édition originale des Révélations du Grand Océan, se déplie et déborde en somme le livre inachevé, est une sorte de passerelle qui éternise le génie atypique du Grand Jules — un passage de lui à nous, un chancelant pont de singe, qui va de sa déraison fertile à notre raison futile.

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Qu’on le veuille ou non, et c’est toute la force de cet impossible bouquin, Les Révélations du Grand Océan, qui, non content de faire voler la science de la vieille Europe en éclats, achoppe sur la parole du mythe. Ceci s’explique en partie du fait que le geste d’Hermann est celui d’un fondateur assumé. Ses deux livres d’histoire réunionnaise, Fondation du quartier Saint-Pierre et Colonisation de l’île Bourbon, sont parlants sur ce point : Hermann s’intéresse aux commencements. Or, toute fondation relève, dans le cas d’Hermann, de l’impossible. Il est une difficulté inhérente à tout discours portant sur les îles de l’océan Indien : « Il s’agit bien, comme le signale Carpanin Marimoutou, de fonder quelque chose à partir de ce qui est conçu comme n’ayant pas réellement de fondation sur le lieu créole lui-même. » Il est au demeurant significatif que Les Révélations du Grand Océan soient inachevées : parti en quête d’un parler des débuts du monde, Jules Hermann est l’homme de tous les commencements, non des aboutissements. En cela, il se pourrait qu’il soit poète.

Mais, trêve de romantisme, trêve même de poésie : l’Oncle Jules est un démiurge par inadvertance. Il se fait fort de nous rappeler que le monde ne pouvait naître que d’une étourderie de Dieu le père, d’un Logos qui d’un coup se déglingue, d’un lapsus primordial qui se traduirait par le grand fracassement du sol dans la mer des Indes. L’immense déconnade cosmique, le grand Patatras, le cagastrum des gnostiques si l’on veut. C’est ainsi que le cap Bernard où Hermann fait se déployer son ultime vision, ce front de mer qui est souvent la première chose que l’on voit de La Réunion, est un colossal cryptogramme qu’il nous reste à déchiffrer. C’est à cet endroit, pendant le quaternaire, que la Lémurie se serait séparée de l’actuelle Réunion, pour sombrer dans la mer.

Je ne sais pas si nous sommes bien faits pour entendre cette voix qui nous parle depuis l’autre côté. Quelque chose de houle et de tonnerre, de pertes et de fracas. Il faut imaginer comment s’effondra la Lémurie (ce continent paléaustral qui n’existe pas). Avec quelle force chtonienne cela s’affaissa dans la mer, au niveau du cap Bernard à Saint-Denis. Je veux croire qu’Hermann avait ce bruit-là dans les oreilles — tout le temps — quand il marchait sur la Plaine, lorsqu’il partait dans la Montagne en quête des signes d’un monde d’avant le monde, quand il lisait les ouvrages de Geoffroy Saint-Hilaire, les grammaires malgaches établies par les bons pères jésuites, les traités d’astronomie de Camille Flammarion, les livres d’Arago sur les comètes, les théories catastrophistes de Cuvier, ou encore quand il parcourait, oh! fort distraitement, quelque ouvrage de théosophie qui lui tombait sous la main, ou quand il montait au Volcan, un peu exalté, sur sa chaise à porteurs, et qu’il inaugurait un nouveau sentier d’ascension au niveau du morne Langevin.

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