
Stéphane Maignan fait paraître Théorie des ombres aux Éditions Pierre Mainard, dans leur collection courante. Il s’agit d’une plaquette élégante de petit format, d’une quarantaine de pages à peine, de facture impeccable. Il importe de souligner le soin apporté à la réalisation des ouvrages chez Pierre Mainard, tant les éditeurs d’aujourd’hui tendent à rivaliser d’audace pour rendre leurs livres laids voire incommodes à la lecture.
Maignan livre ici une série d’aphorismes qui tous portent sur les ombres. Qui font de l’ombre leur matière. Forme ramassée, l’aphorisme est là pour séduire ou foudroyer. Il peut comprendre une certaine dureté minérale ou pré-socratique, une exigence morale quelquefois. On pense aux injonctions des Feuillets d’Hypnos par exemple. Les aphorismes peuvent être corrosifs (fusées baudelairiennes), acides et terrifiants (Cioran), drôles et piquants (Wilde), méditatifs et profonds comme ceux de Roger Munier, simples et touchants comme ceux de Marc Syren. Sans doute qu’on assiste avec le plus d’évidence à l’union entre cette forme courte et la poésie à travers les poèmes d’Emily Dickinson, qui ne se réduisent pas à la seule frappe aphoristique.
Ce qui domine, dans Théorie des ombres, c’est le caractère joueur des aphorismes.
L’ombre est une mine d’imagination à ciel ouvert.
L’ombre portée n’est pas si lourde qu’elle en a l’air.
Un volcan crache autant d’ombre que de lumière.
L’ombre est le gisant des êtres.
Souvent ces ombres se répondent. Répondent l’une de l’autre dans une étrange solidarité. Ombre pour ombre.
Je ne sais pas toujours où mon ombre veut en venir.
Il faut tout miser sur son ombre fétiche.
Mon ombre fétiche — on entend, on perçoit comme une ombre non réellement présente : « mon nombre fétiche », dont on souhaite qu’il soit le bon numéro. On entend au loin, outre les jeux de hasard (il est beaucoup d’ombre dans le cornet à dés), une théorie des nombres, à l’ombre de laquelle rêve cette Théorie des ombres.
Life’s but like a walking shadow, disait Shakespeare. Nous ne sommes jamais que des ombres qui marchent, et Maignan ne nous dit pas autre chose :
Je suis mon ombre : elle me laisse un doute sur la marche à suivre.
Les ombres nous viennent ici au goutte à goutte, sans qu’il s’agisse de littérature d’éprouvette. Théorie des ombres est, tout au contraire, un livre généreux. Maignan ne cherche pas à épuiser ou à tout dire des ombres. Il vise à les maintenir dans leur zone d’ombre, pour mieux les tremper dans l’évidence de l’ombre justement.
Où l’ombre va-t-elle puiser sa source ?
L’ombre s’absorbe dans son silence.
Si le ciel n’était qu’ombre, la Terre serait décombre.