Non classé

Prolégomènes à l’organisation d’une mission archéologique relative aux séjours successifs du poète Jean-Pierre Le Goff en la bonne ville de Strasbourg

Jean-Pierre Le Goff (février 1986), photographie de Fanny Viollet

Alors que se prépare un hommage aussi vibrant que souterrain à Jean-Pierre Le Goff (celles et ceux qui savent, savent), je prends le parti quant à moi de me lancer à la recherche d’éventuelles traces, réelles ou imaginaires, que le poète a pu laisser à Strasbourg lors de ses différents séjours en cette ville.

Cela prendra le temps qu’il faudra. Rien ne presse. Un temps long semble a priori de rigueur. Ainsi va le limon de la rêverie. Je ne cherche ni plan ni régularité. Bien au contraire. Si l’obligation de résultat n’est pas absente de cette aventure, la nature des découvertes ne saurait être soumise à aucune garantie préalable. Il y a fort à parier que je n’obtiendrai pas ce que je me serai mis en tête de trouver. Aussi ne me fixerai-je à proprement parler aucun objectif. Ce n’est, en matière de dispositif mental, rien d’autre qu’une sorte de filet que je laisserai surnager au gré des signes. Mes lectures courantes, dont il arrive que le présent blogue garde trace, toucheront de près ou de loin à cette mission, tout en complétant la vaste documentation préalable qu’elle nécessitera. Ce travail archéologique s’intègre donc pleinement à mon métier de lecteur, et le prolonge.

Processus presque intransitif. Je suis en quête, mais de quoi au juste ? je n’en sais rien.

Persuadé qu’il convient, pour cette mission comme au reste lors de nombreuses situations de l’existence, de se mettre dans un état de réceptivité aux signes et au hasard même, j’adopterai une approche scrupuleusement rêveuse, sinon distraite. Il se peut d’ailleurs que j’oublie provisoirement tout de cette mission, sur d’assez longues périodes, pour m’y consacrer pleinement à d’autres moments, plus propices, lorsque je sentirai remuer la ligne, des signes s’étant pris dans le filet.

Un rigoureux dilettantisme est nécessaire à ce genre d’entreprises. Sans quoi cela ne peut être voué qu’à l’échec. C’est en effet dans les angles morts de la conscience que sont tapis les crustacés du Grand Rêve.

Un certain nombre d’expéditions sera nécessaire, quand bien même sporadiques. Un compte rendu de chacune d’entre elles, menées notamment autour de la cathédrale de Strasbourg (en ce lieu et peut-être ailleurs — qui sait où Le Goff entraînera cette mission archéologique ?) sera publié ici.

Ces expéditions seront l’occasion d’inévitables ramifications vers Jules Verne, Raymond Roussel ou encore Eric Rohmer qui rêvèrent tour à tour au sujet du rayon vert. Le Goff, en effet, s’est intéressé à ce phénomène, ou plutôt à ces phénomènes, comme en témoigne notamment le texte intitulé « Le Sablier émeraude » dans Les Chemins de l’image (Le Cadran ligné, 2025, pp. 179-181). C’est ainsi que l’on retrouve Le Goff à Strasbourg, le 2 février 2003. Il s’est tenu une nouvelle fois sur la plateforme de Notre-Dame, à 11 heures précisément, d’où il a déployé un ruban vert d’une longueur de 5,236 mètres. Comme il l’explique si bien :

En 1926, Danton et Rougier faisaient des recherches sur le spectre du rayon vert, soixante ans plus tard, en 1989, je déclinais, au moyen de perles, les couleurs du spectre solaire au même endroit. Treize ans après, en 2002, j’établis la relation. (Les Chemins de l’image, p. 180).

Un petit rappel des faits est sans doute nécessaire. Jean-Pierre Le Goff a enfilé des perles sur un fil à plomb (le fil à plomb étant un motif important dans la poétique de Le Goff, de même que les perles) d’une longueur de 66 mètres. Comme il l’écrivit lui-même : « Le 5 mars 1989, les 66 mètres de perles devaient chuter sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg en 3 s 67 suivant la loi de l’attraction universelle de Newton et sans tenir compte de la vitesse du vent et du frein du fil. » (Le Cachet de la poste, Gallimard, coll. « L’Arbalète », 2000, p. 19). Geste d’une cohérence sublime, une fois le fil déroulé, Le Goff fit couper le fil a plomb juste au-dessus du plomb, si bien que les perles se libérèrent, bondissant « par dizaine de milliers sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg » (ibid., p. 37).

Le jeu de mots est éminemment voulu de la part de Le Goff sur le fait d’enfiler des perles. Cette manière consciente de perdre son temps est dûment cultivée par le poète :

J’ai passé environ 70 heures à constituer ce long fil, en quelques secondes mon jeu de patience sera anéanti. On assistera à une hémorragie du temps perdu, à la grêle irisée d’une construction de nombres. Ce sablier multicolore, produit du temps en friches, se doit d’éparpiller ses grains. Par désœuvrement les perles furent enfilées et créèrent ce que d’aucuns appelleraient une œuvre, l’acte de séparer le plomb du fil provoquera ce qui pourrait être semblablement défini comme un « désœuvrement ». (Le Cachet de la poste, op. cit., p. 15).

Je ne désespère pas de trouver quelque signe tangible du passage de Le Goff à Strasbourg. Son œuvre publiée, on a commencé de le voir ici, propose d’ores et déjà quelques pistes que je remonterai selon la méthode que je viens d’esquisser.

Laisser un commentaire