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Ptyx contre Théâtre des Incomparables

Clément Rosset occupe une place discrète dans la bibliographie roussellienne, mais il n’en est pas moins un compagnon agréable lorsqu’il s’agit de s’aventurer dans l’œuvre déroutante de Roussel. Très tôt, dès 1983, Rosset a été sensible chez Roussel à une « écriture à rebours, qui va victorieusement à l’encontre de tout ce qu’il est conseillé et recommandable. » (cf. Mélusine n° 6, 1984). Rosset consacre un chapitre de L’Invisible (2012) à Mallarmé et à Roussel, qu’il a le front de placer côte à côte, non sans émettre quelque réserve à ce sujet :

Il va sans dire que la ressemblance entre Mallarmé et Roussel se limite à l’exclusion du réel et disparaît complètement dès qu’on aborde les œuvres — même si celles-ci procèdent l’une comme l’autre de cette procédure d’exclusion. Si l’on peut justement parler d’inanité sonore, à propos de Mallarmé, on serait plutôt tenté de parler, à propos de Roussel, d’insanité littéraire.

Roussel et Mallarmé visent à forclore le réel, selon un décrochage radical. Ptyx contre Théâtre des Incomparables. Ces auteurs ont également voisiné chez Michel Pierssens, dans La Tour de babil (1976), ouvrage qui reste fort recommandable pour ce qui est de l’étude des marges de la littérature, selon son versant génial et vertigineux d’insanité. Pureté mallarméenne, négation roussellienne du réel on frôle en effet dans les deux cas l’absence d’œuvre. Et que ce soient là, plus souvent qu’à leur tour, des écritures asymptotes à la mort, n’a au fond rien pour nous surprendre. C’est le risque, lorsqu’on entreprend d’établir avec la précision d’un Roussel ou d’un Mallarmé les délinéaments mêmes du néant.

Rosset le rappelle admirablement : « Mallarmé et Roussel fournissent peut-être les exemples les plus évidents de cette acrobatie littéraire qui consiste en somme à faire quelque chose de rien. » Mallarmé et Roussel travaillent dans l’invisible. Ce qui revient à dire qu’ils œuvrent dans l’incomparable. Et L’Invisible prolonge le maître-livre de Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie (1978). Le réel, pour Rosset, est précisément ce qui ne souffre pas d’être redoublé. Ce qui s’offre sans réplique. C’est l’incomparable. Et les schèmes de l’invisible se déploient éhontément sur le théâtre des incomparables. Rosset ne le dit pas explicitement, mais il encourage la permutation de l’invisible et de l’incomparable.

Jean Ferry le rappelait à juste titre : on n’accèdera jamais à l’Afrique des Impressions que par voie de naufrage. Atteindre les rives des mondes invisibles, proprement incomparables (comparables à rien) de Roussel ou de Mallarmé, cela revient, précise Rosset dans L’Invisible, à « essayer de forcer les frontières d’un pays qui n’aurait aucun pays limitrophe. »

Enfoncer des portes ouvertes sur le néant, voilà sans doute la tâche bête et ardue à quoi nous assignent Mallarmé et Roussel.

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