Non classé

En suspension

Avec Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas reprend à son compte ce qu’écrit Marcel Benabou dans Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres : « Les livres que je n’ai pas écrits, n’allez surtout pas croire, lecteur, qu’ils soient pur néant. Bien au contraire (que cela une bonne fois soit dit) ils sont comme en suspension dans la littérature universelle. »

Comme en suspension dans la littérature universelle. La formule est très belle, et n’est pas sans trouver des racines ou des prolongements dans le rêve que Georges Perec et Walter Benjamin avaient en commun (d’autres le réaliseront), celui d’un texte centon, composé uniquement de citations. Cette façon de faufiler son écriture dans le champ littéraire, de l’y laisser en suspens, peut plaire ou amuser. On est en droit d’y percevoir un jeu quelque peu vain également.

Il est très difficile, au reste, d’imaginer un texte qui ne fasse pas signe, de près ou de loin, à un autre texte ; l’intertextualité zéro est rarissime. Sauf à considérer la notice d’un aspirateur robot domestique, où toute forme de littérarité disparaît, comme aspirée par le texte à vocation purement informative et fonctionnelle.

L’intertexte est au fond l’air que l’on respire dans un texte dit littéraire. Il arrive que des livres soient presque irrespirables. La littérarité est une couche de poussière qui vient quelquefois recouvrir certains textes. Cela peut ne pas convenir aux bronches les plus sensibles, les irriter même.

Marcel Duchamp, Elevage de poussière (Man Ray, 1920)

Mais il est une autre manière d’écrire ou, à mieux dire, de vivre l’écriture, que l’on trouve exposée de manière radicale chez Antonin Artaud. Ce dernier se charge de dépoussiérer la poésie. Il note dans Le Pèse-Nerfs : « Il ne faut pas trop laisser passer la littérature. » Méfions-nous de la littérature, cette vieille chose fatiguée, poussiéreuse. Voici ce que dit Artaud de L’Ombilic des limbes : « Ce livre je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir. » Il s’agit ici d’une tout autre forme de suspension, qui vise à prendre la Littérature à rebours (la littérature comme « cochonnerie »). Mauriac parlait d’alittérature à cet égard.

Des « cillations du moi à venir« , et de son livre, Proust en fait la matière de son écriture. Sans doute que sa conception artistique est aux antipodes de celle d’Artaud, mais, lorsqu’il explique son grand projet romanesque en février 1914 à Jacques Rivière (Artaud lui aussi aura une correspondance avec ce dernier), il adopte une approche essentiellement vitaliste : « cette évolution de la pensée, je n’ai pas voulu l’analyser abstraitement mais la recréer, la faire vivre. » Artaud : « Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie. » (L’Ombilic des limbes, toujours).

Deux tendances d’écriture se dessinent. Mode romantique contre mode classique : en suspension dans la vie, ou en suspension dans la littérature. Le clivage est très net, peut-être trop. Je ne saurais dire dans quelle mesure l’écrivain doit ou ne doit pas se positionner dans l’une ou l’autre tendance exclusivement. Lorsqu’on y regarde de près, l’alittérature typique est toujours plus littéraire et moins sauvage qu’on voudrait le croire (elle prend très vite la poussière, ce d’autant que les avant-gardes vieillissent vite et mal) ; l’auteur canonique, lui, sait quelquefois faire preuve d’audace là où notre paresse, un goût certain du sensationnel le snobisme postmoderne nous empêchent d’aller y voir. Relisons Marcel Pagnol.

Malcolm Lowry, proposant avec le Volcan une Divine Comédie irriguée au mescal, laissant éhontément à nu l’essentiel des biographèmes ; Joyce réécrivant Homère et Shakespeare dans Ulysse, ne tâchant pas davantage de planquer les câbles dénudés de la vie ; Proust rejouant sa propre existence contre Sainte-Beuve bien sûr, mais avec à l’esprit Balzac, Saint-Simon et les Mille et une nuits Lowry, Proust, Joyce : autant d’exemples grandioses où l’écriture est en suspension à la fois dans la vie et dans la littérature. Ce sont là sinon des œuvres irrespirables, tout du moins des exemples paroxystiques de ce que peut l’écriture, vie et littérature mêlées. Joyce, Proust et Lowry sont des exemples inatteignables davantage que des modèles. En cela qu’il est ridicule de s’engager consciemment sur leur voie. Leur exemplarité, si l’on préfère, n’est relative qu’à eux-mêmes.

Comment ne pas songer à la belle phrase du Temps retrouvé : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » ? Joyce, lui, estimait que si Ulysse ne méritait pas d’être lu, alors la vie ne méritait pas d’être vécue. C’est bien cette manière d’élaborer l’œuvre de plain pied avec la vie, à l’échelle un, qui permet qu’elle soit idéalement maintenue en suspension.


Laisser un commentaire