
J’admire Paul Valéry, mais mon admiration pour sa poésie, pour sa personne même ne vont pas sans contrariétés. Parler de lui, de sa poésie, m’est donc une sorte d’exercice d’admiration pour reprendre une expression de Cioran, qui évoque Valéry, dans ses Exercices d’admiration précisément.
Cioran lui-même me crispe, encore que je l’admire lui aussi. Cette crispation a du bon. Elle affermit le goût, le jugement. Elle stimule.
Admirer Valéry est, avant tout, un exercice spirituel. En cela qu’il faut avoir foi en cette poésie, en cette conception de la poésie. Cela ne vient pas naturellement.
Cette contrariété que je ressens, lorsque je pratique Valéry, témoigne au fond d’une certaine résistance de la poésie. Mais une résistance un peu hautaine, désagréable. C’est le côté vieille-France, disons. Pourtant, cette poésie auréolée de mystère continue de m’accompagner. J’y pense souvent. Le Cimetière marin, bien sûr, dont le mystère est très accessible ; ou encore tels vers fascinants et obscurs de La Jeune Parque :
Au plus traître de l’âme, une pointe me naît;
D’une grotte de crainte au fond de moi creusée
Le sel mystérieux suinte muette l’eau.
etc.
Ne pas lire Valéry, ne pas s’y intéresser, quand bien même à reculons, de manière contrariée, c’est commettre une grave erreur, trempée de naïveté sinon de paresse. S’il y a effort à lire Valéry, quelquefois cela n’est pas, à mes yeux, dûment récompensé. D’où ma contrariété face à ce poète dont la sensibilité, beaucoup s’en faut, ne recouvre pas la mienne.
Cette contrariété est féconde. Elle suscite, de manière contre-instinctive, le désir de lecture, de relecture. Le texte de jouissance exige un amour impossible. C’est ainsi que je me perds avec délices dans l’édition qu’Octave Nadal a fourni de La Jeune Parque en 1957, j’y retourne souvent : y figurent le poème en fac-similé, ainsi que les différents états du texte. Monsieur Teste garde une certaine fraîcheur, de même Eupalinos ou les Petits Poèmes abstraits… Les deux volumes des cours de Valéry au Collège de France, édités par les bons soins de William Marx, eux aussi ont longtemps constitué un objet de désir, et j’y entre, là aussi, de manière contrariée, sans réellement y plonger. L’impossible est ici à portée de main, et son désir rendu accessible par la contrariété même. Il est au fond un devoir de mystère chez le poète : « Rendez l’énigme à l’énigme, énigme pour énigme. » (Alphabet).
Oui, j’admire Paul Valéry, en cela qu’il me contrarie, qu’il m’est contraire.