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Rimbaud le perpétuel, Proust l’éternel (Jude Stéfan)

Le Rimbaud et Lautréamont de Jude Stéfan (L’Étoile des limites, 2023) est un drôle d’objet dont les contraintes liées au pensum académique étranglent quelque peu la vigueur. J. S., ou plutôt le futur Jude Stéfan, a rédigé ce mémoire en 1960 dans le cadre, nous explique-t-on, d’un diplôme d’Études Supérieures en vue de l’agrégation. Le travail reste, on s’en doute, bien plus vigoureux que le gros de la production des doctorants ou agrégatifs ès lettres d’aujourd’hui (heureusement, l’intelligence artificielle ne sera plus longue à pallier la paresse réelle. Hauts les cœurs, donc).

On peine à reconnaître l’auteur superbement hétérodoxe des Chroniques catoniques dans ce texte qui ne manque cependant pas de souffle. L’idée est néanmoins forte, formulée dans le cadre imposé, selon laquelle « il n’y a pas de mystère Rimbaud », et « pas davantage de cas Lautréamont ». La tournure est belle qui dit de ces poètes qu’ils « laissent une figure d’adolescents d’abord irréconciliés, mais trop intelligents pour ne pas quitter l’erreur inutile de la révolte. » De même, J. S. était trop intelligent pour ne pas déborder les limites de l’exercice académique.

Une intuition surprendra peut-être dans ce mémoire ; J. S. rapproche Rimbaud et Proust. Je me contente de citer : « Et quel est le point de vue auquel il faut réellement se placer, si l’on veut comprendre, c’est-à-dire moins juger de l’extérieur que coïncider avec le mouvement particulier qui les a suscités? Pour achever de répondre à cette ultime question, un biais nous sera utile, croyons-nous : comparer l’adepte forcené de la littérature que fut Rimbaud à cet autre, qui représente sans doute le plus parfaitement la vocation littéraire, que fut Proust. » Cette velléité de compréhension depuis l’intérieur est admirable. Elle est celle d’un étudiant déjà poète. Ainsi que ce style qui maintient, par la vertu de l’expression seule, le propos sur une crête de pensée où l’on a envie de suivre l’auteur, de penser en somme avec lui. Allons-y, laissons filer la phrase :

Au stade de la maturité, la poésie sera pour Rimbaud le passé défunt, pour Proust, la résurgence du passé; pour celui-ci l’impression sera à retrouver, pour celui-là dès longtemps éteinte. Vie passée et abolie d’un côté, passé revivifié de l’autre. Tous deux ont pu constater l’impuissance à se réaliser, mais Rimbaud connaît cette impuissance par l’épreuve de la poésie même, au lieu que Proust va tendre à la surmonter par son pouvoir et, s’isolant du monde, va vouer son existence à la reconquête de soi. Connaître et posséder était l’impossible vœu rimbaldien (cf. L’Impossible), et vivre la poésie eût été la seule absolution; mais à l’aide du passé se reconnaître et se revivre formera l’entreprise proustienne; l’essence que l’un avait en vain cherchée, l’autre pensera l’atteindre, réalisant l’impossible par la grâce d’impressions détachées du temps. Ni l’un ni l’autre n’a plus d’avenir, mais Proust tend, par le culte du passé, à l’éternel, tandis que Rimbaud est à jamais en présence du perpétuel, inversion fatale du temps, et non plus grâce.

De Rimbaud le perpétuel à Proust l’éternel, l’aporie est étroite. Elle me plaît.

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