
Quelqu’un a inscrit un jour en grandes lettres sur le mur d’enceinte de l’hôpital psychiatrique de Rouffach (Haut-Rhin) la fameuse formule que l’on doit à Hamm (Beckett, Fin de partie) : « vous êtes sur terre, c’est sans remède ». C’est précisément à cet irrémédiable que le poème semble offrir sinon une réponse, une sorte de consolation. Dans Proust et les écrivains devant la mort, François-Bernard Michel ne dit pas autre chose :
Quand donc admettra-t-on qu’il n’existe, depuis les commencements de l’homme, qu’une seule maladie, la maladie humaine, celle d’être un homme, de vivre condamné à mourir, de sortir du ventre chaud d’une mère pour aller vers le froid d’une tombe? Au lieu de mesurer malades et maladies en dioptrie de notre myopie, il suffirait de lire, d’écouter et entendre ce que disent les écrivains, qui ont tout à nous apprendre.
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Ma relecture de Tender is the Night, vingt-cinq ans après ma découverte de ce roman, active nombre de souvenirs. D’emblée, je songe à Under the Volcano, sans doute pour l’atmosphère singulière propre à ces romans d’expatriés où l’innuendo est partout présent. Comme si l’hôtel Gausse se confondait avec l’hôtel casino de la Selva. Comme si la Riviera de Fitzgerald pouvait correspondre, de près ou de loin, à la Quauhnahuac de Lowry. On n’est guère surpris d’apprendre que Lowry avait très sérieusement envisagé d’adapter Tender is the Night au cinéma — il se disait « possédé » par le roman de Fitzgerald, proposant un scénario comprenant pas moins de 455 pages. Mais ce lointain rapport de sens n’est pas ce qui importe le plus.
Je crois avoir assez consciencieusement éludé les enjeux de Tender is the Night lors de ma première lecture. Question de prudence, au fond. Manque de maturité également.
Le roman avait sa réputation, bien sûr, et jouissait d’une aura certaine. Or, je répugnais alors à m’y engager vraiment, pour les mauvaises raisons qu’on invoque, en toute bonne foi, quand on a même pas vingt ans. L’histoire de Nicole Warren et de Dick Diver m’avait semblé fort glauque, et sans doute l’est-elle encore davantage au prisme d’aujourd’hui.
Je lisais en aveugle et au pas de course ce roman non dénué d’une forme, pensais-je, de romantisme mal digéré — Ode to a Nightingale de Keats apparaît en exergue et procure son titre à Tender is the Night — saupoudré du glamour de la leisure class. Cela m’ennuyait quelque peu. Je suis aujourd’hui davantage sensible au portrait sociologique qu’établit Fitzgerald. Alors, je lisais Joyce et Faulkner, dont les univers moins chics (euphémisme) me convenaient davantage. À Gatsby ou à Dick Diver, je préférerais la compagnie des Bloom ou des idiots faulknériens.
Aujourd’hui, relisant Tender is the Night, je songe de manière moins ironique à Keats, que Fitzgerald plaçait très haut dans son panthéon. J’essaie de comprendre comment Fitzgerald métabolise Keats dans sa prose, et le romantisme qui en émane. « … Je ne pense pas, écrit Fitzgerald à un ami, que l’on puisse écrire succinctement si l’on n’a pas tenté d’écrire au moins un bon sonnet en pentamètres iambiques, si l’on n’a pas lu les courts poèmes dramatiques de Browning, etc. C’est la méthode dont je m’inspirais pour apprendre à écrire en prose. » Voilà de quoi abonder dans le sens de la conception d’une prose libre où le poème — la métrique — est omniprésent, in absentia [voir ici].
Sur un tout autre plan, Tender is the Night n’est pas sans me faire penser à l’ouvrage fondamental de Georges Canguilhem, Le Normal et le pathologique. Qu’est-ce que la maladie ? et la santé ? Dans Tender is the Night, tout porte à croire que l’une et l’autre sont dans un rapport de continuité. Je ne crois pas trop déformer la pensée de Canguilhem en avançant que le normal et le pathologique trouvent leur lieu d’expression à la surface — unique, unilatère — d’un ruban de Möbius. Le normal est toujours déjà au revers du pathologique qui n’est autre que le « véritable endroit » du normal. Pour le dire autrement, on ne dissocie pas la maladie de la vie, pour morbide qu’elle puisse être. C’est bien ce « véritable endroit » dont il est mémorablement question à la fin de Pour en finir avec le jugement de Dieu d’Antonin Artaud :
Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes,
alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes
et rendu à sa véritable liberté.
Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers
comme dans le délire des bals musette
et cet envers sera son véritable endroit.
On ne guérit pas de la maladie mentale (ou de l’asthme chez Proust) comme d’un rhume. La maladie colle à l’œuvre, de même que le terme de guérison est sans doute impropre pour ce qui est du psychisme. Artaud, lui encore, a une formule très belle, aux accents presque chamaniques, lorsqu’il dit vouloir « guérir la vie » (Le Théâtre et son double). Il me semble précisément que Tender is the Night s’inscrit dans cette conception du normal et du pathologique. Du vivant aussi bien. Pour ne rien dire de la vie même, de sa guérison. Nombre d’événements dans ce roman sont des transpositions à peine déguisées de la vie de Fitzgerald.
Le roman tient, non pas du fait d’anecdotes biographiques à peine dissimulées, mais par la présence fantomatique de Keats, lui-même en proie aux chatoiements du normal et du pathologique. Keats me semble contribuer à façonner le véritable endroit de la prose de Fitzgerald, de cette œuvre puissamment poétique et lucide (ou alors tragique), en cela qu’elle ne saurait être dupe d’aucune forme de guérison. On ne guérit pas du poème.
La prose libre, on en a ici la confirmation, ne s’émancipe que difficilement du poème. Peut-être qu’elle est l’expression même du véritable endroit, contre lequel il n’y a pas de remède. Surface unilatère du normal et du pathologique, ambiguïté formelle de la prose libre — nous veillons néanmoins, autant que faire se peut, à maintenir nos errances hors du mur d’enceinte.