
… nullo signo locutionis indiguisse videntur.
(Dante, De vulgari eloquentia)
— Qui vous a mise dans cette fichue position?
— C’est le pigeon, Joseph.
(Léo Taxil, La Vie de Jésus)
Je m’abîme dans la contemplation
de ce qui me laisse indifférent
d’un point de vue théologique.
(Alain Buisine, Les ciels de Tiepolo)
Tout a été dit déjà des Annonciations, mais il subsiste encore beaucoup de mystère autour de l’Annunciata d’Antonello da Messina. Au palais Abatellis où il est conservé depuis 1906, ce tableau est exposé de manière inattendue. En effet, cette incompréhensible Vierge nous est très accessible.
L’Annunciata, tableau de petites dimensions, se tient au milieu d’une salle non moins humble, au premier étage. Les bruits de la rue montent jusqu’ici, celui des voitures qui se trémoussent sur les pavés, de la musique braillarde s’échappant de quelque autoradio. Rien n’est épargné au visiteur. Voici que d’une salle adjacente retentit la voix d’un ténor : un air d’opérette, tandis qu’un des gardiens du musée passe devant la Vierge en bâillant.
Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Ce passage de saint Jean aurait suggéré au peintre de faire que les pages se soulèvent sur le lutrin de la Vierge. Tu entends, toi aussi, le bruit. La rumeur du monde plutôt que celle de l’Esprit. Palerme la bruyante offre comme une mandorle sonore à cette vierge sans auréole, dans une forme d’indifférence et de paresse qui n’est peut-être qu’idéale nonchalance. L’Annunciata, qu’on le veuille ou non, est en prise directe sur la vie, non sans se déparer jamais d’un irrésistible charme métaphysique. Car cette jeune femme juive n’est pas une complète abstraction. Témoin, ces cheveux qui, dépassant de sous son voile, font de Marie une créature terrestre et sensuelle. Antonello a peint, qui pourrait le dire ? sa sœur, sa petite amie ou encore une courtisane vénitienne levée comme ça, qu’il aurait aimé à trousser au petit matin lors du Carnaval.
C’est l’hiver, la saison morte. Tu es l’un des rares visiteurs du musée cet après-midi. Tu disposes aujourd’hui de cette dame rien que pour toi. Tu la fixes depuis près d’une heure maintenant. Mais elle regarde bien ailleurs.
Tu te tiens devant la Vierge — peut-être une courtisane vénitienne, une haute grue issue de Naples, à qui l’Ange annonce. Tu fais un, deux pas en arrière. Distance optimale d’adoration. Sur ta gauche, genou à terre, il y a Gabriel, qui va offrir une fleur de lys à Marie. Il t’ignore. Cet être se manifeste dans une autre temporalité, où il n’est guère de place pour les femmes de Venise ou de Naples, ni pour les gaillards ahuris de ton espèce.
Dans l’état de rêverie qui est le tien, tu te dis qu’attribuer un Ave Maria à l’Ange est résolument dérisoire. De même, les historiens de l’art, dans leur trivialité mi-scientifique mi-bourrue, se demandent très sérieusement par où l’Ange fait son apparition. Par la fenêtre, tel un voleur ? Il se peut. Et Gabi repartira, une fois énoncée son annonce, en sifflotant un air de Bizet, côté jardin, faisant tournoyer sa fleur de lys, à la manière d’une très nonchalante canne de frêne.
Vous jouissez tous les deux d’une forme d’intimité curieuse. Tu t’es approché d’elle. Ailleurs, pour une croûte autrement moins intéressante, une alarme aurait retenti déjà. Or, voici que la pulpe de ton doigt laisse une trace sur la vitre, sur la joue de Marie. Quelqu’un doit venir essuyer la vitre qui protège ce visage de temps à autre. Influencé, peut-être, par le ténor d’à-côté, tu penses à L’Oreille cassée, à cet air de Carmen de Bizet, chanté par le gardien du musée à la fin de cette aventure de Tintin et Milou. La personne en charge de la propreté du musée passera un coup de chiffon distrait et fort mal rémunéré sur la joue de Marie, airpods dans les oreilles, écoutant quoi ? Passons.
Rien de tout cela. Nous sommes à Nazareth. Une nuit eschatologique entre toutes, une nuit comme il ne peut y en avoir qu’une dans l’histoire du monde. On se fiche pas mal de la manière dont l’Ange est apparu. Surtout, cette Annunciata se déploie hors-langage.
La peinture d’Annonciation est, par essence, un genre bavard, dont la loquacité tient en quelques phrases à peine, tirées de saint Luc. On a dûment souligné que le genre annonciatoire est indissociable d’une énonciation. Très bien. Or, l’Annunciata, tout au contraire, ne saurait se satisfaire de cette affirmation qui semble ici presque se réduire à la scandaleuse banalité d’un truisme.
À rebours de toutes les Annonciations qu’on trouve dans les églises d’Italie, avec leur perspective, leur pilier, l’inénarrable pigeon qui n’est autre que le saint Esprit, mais aussi les paroles attribuées à l’Ange et quelquefois à Marie, la Vierge de Palerme puise son éloquence dans l’absence de tous ces motifs, dans quelques silences merveilleux et profonds qu’il te revient d’étudier.
Paradoxe affirmé de cette Vierge sur fond noir, sise entre notre monde et l’inappréhendable au-delà. La main gauche ramène le voile sur le buste. Et la droite, la plus belle main jamais peinte selon Longhi, que dit-elle ? Elle nous demande, dans notre grande fièvre interprétative, de ne pas trop nous hâter. Aspettare, attendez un peu. Le mystère est affaire de désir. Il peut et doit attendre. Un geste nous est adressé de cette main, tandis que le regard est dirigé vers l’Ange. Mais ce qui est d’autant plus fascinant, c’est que ce geste, en-deçà de toute signification psychologique, métaphysique ou religieuse, revêt une fonction picturale : il souligne une perspective imaginaire, celle que constitue le regard de Marie en direction de l’ange. Cette main tournée vers nous, qui nous dit de patienter, cette main de chair qui est aussi bien ruse de la foi, sert à mieux désigner l’Ange. Bref, à nous mettre en présence de l’au-delà. En l’occurrence, d’un personnage muet accroupi, invisible bien sûr, porteur d’une grande fleur de lys.
C’est un moment magique — pour tout dire, miraculeux — où la foi coïncide avec le savoir. Où la main de chair fait signe à l’Esprit. Nul besoin d’avoir recours au Logos. Car l’Ange, peu importe venu d’où, figure surnaturelle de l’au-delà idéalement hors cadre, est entéléchie, acte pur, forme des formes peut-être irreprésentable mais qui pourtant obsède tout le tableau.
Il y aurait tant d’autres choses à dire de cette Annunciata. Deux vieilles dames se sont assises sur le petit banc en face de la Vierge. Elles parlent fort et interrompent ta contemplation. C’est le moment de t’en aller. Ce sera pour une autre fois.