
Lorsque je flâne en librairie, et plus particulièrement encore dans les librairies d’occasion ou devant les stands de bouquinistes (que ferait-on sans le livre de seconde main ?), c’est désormais le souvenir qui travaille, bien avant le désir de lecture. Retrouver, par exemple, des livres de Joë Bousquet en Rougerie, pour songer à la préface d’Hubert Juin à La Connaissance du soir et, de fil en aiguille, rêver à la manière dont la vie a fait se sédimenter Bousquet et, partant, Ferdinand Alquié en moi. Je pense au beau texte que ce dernier consacre au gisant de Carcassonne, adjoint à sa Philosophie du surréalisme. Ou encore, trouver, dans une librairie de Strasbourg — ma bibliothèque s’y est nantie de l’essentiel — tenue par un couple d’un âge respectable, La forme d’une ville de Gracq, puis, la semaine suivante, à Bruxelles, Autour des sept collines.
Je dois à Joël Cornuault, dont j’ai enfin lu le livre fraîchement paru, consacré à Élisée Reclus (la reprise, en fait, de deux études, suivie d’un approfondissement), mon début de réconciliation avec Gracq. Je saisis des similarités entre Gracq et Cornuault, ce qui est sans doute transparent dans le titre adopté dans un ouvrage de Joël, intitulé En lisant en rêvant. J’ai eu l’occasion d’en parler brièvement sur Poezibao [voir ici]. J’ai beaucoup évoqué la revue ainsi que les livres de Joël ici, sur le mien blogue, tantôt à travers Breton, ou encore à travers Gracq lisant Breton. La première note que je consacrai à Joël, je l’intitulai « L’encre bleu des mers du sud », qui est une formule de Pierre Michon, appliquée à Gracq.
Ce que Joël m’a enseigné, encore que j’en avais pris conscience confusément alors, Gracq vient de me le confirmer tout en le clarifiant. Cela peut assez bien se résumer dans le titre du petit livre de Joël consacré à Reclus : Géographe et poète.

Gracq était, on le sait, géographe, mais poète ? Ce n’est pas, de loin pas, ce qui m’a retenu lors de ma première lecture d’Un Balcon en forêt. Je suis il est vrai passé magistralement à côté des romans de Gracq, et j’essaie ces temps-ci de m’amender. Or, je ne suis pas encore remonté jusqu’aux romans. Seuls m’intéressent pour l’instant les formes non-romanesques de Gracq.
Les Eaux étroites disent excellemment combien Gracq est géographe autant que poète. C’est chez Gracq, mais chez Cornuault également, un art de la promenade, presque de la dérive. Non au sens situationniste ; il faudrait plutôt imaginer une dérive bachelardienne, où la géographie prendrait les accents de la rêverie.
Et j’en reviens à mémoire et désir, qui résonnent comme géographie et poésie lorsque je flâne chez les libraires.
J’ai trouvé chez Gracq, dans La Forme d’une ville, de quoi alimenter le débat avec Benjamin Torterat, poète et philosophe qui prépare un livre qui promet d’être intéressant, une sorte de témoignage (je n’en dirai pas plus). Benjamin en est à la phase délicate des réglages, du ton, de la voix, du regard.
Mémoire et désir sont à doser, en sorte de trouver le ton, la voix, le regard. Du moins, l’horizon du texte de Benjamin encourage à cela, exige cette justesse entre mémoire et désir. L’anecdote peut relever alors du mythe ou de l’aventure.
Ce qui est à révéler, à la manière de Gracq dans La Forme d’une ville, c’est l’anecdote sans l’anecdotique. On croirait presque entendre Debord : l’importance d’un monde sans importance. Il y a chez Debord, quand bien même enfouie, et Benjamin ne manque pas de le rappeler (on lira son livre), une forme de nostalgie où le merveilleux n’a pas fini de briller.
Mémoire et désir peuvent aller conjointement dans le sens du merveilleux. Peut-être est-ce l’amorce de la prose libre telle que la pratiquent Cornuault ou Gracq.