
Performance d’Allen Ginsberg
Il est un phénomène Pessoa, de même qu’il y a un phénomène Joyce, un phénomène Kafka, un phénomène Robert Walser, un phénomène Sylvia Plath, un phénomène Malcolm Lowry, un phénomène Tarkos, un phénomène Artaud, un phénomène Goliarda Sapienza, un phénomène Perec, un phénomène Proust, un phénomène Burroughs qui fait qu’on lit ces auteurs comme s’ils étaient devenus les produits dérivés d’eux-mêmes. On les réduit à leur côté spectaculaire. Souvent, on leur réserve une lecture purement quantitative. Pessoa aux mille visages ! Walser et sa micrographie ! Joyce et son absence de ponctuation, ses mots de cent lettres ! Les phrases interminables de Proust ! L’écriture n’est alors évaluée que sous l’angle de la performance. De la littérature considérée comme une épreuve d’athlétisme.
En 1995, Allen Ginsberg faisait paraître « Salutations to Fernando Pessoa », où il se disait « bien meilleur » que Pessoa. Il y a, on l’espère, de l’ironie là-dedans (il semble que non), mais le moins que l’on puisse dire, c’est que l’approche est, là-encore, férocement quantitative. Ginsberg estime qu’il est le poète le plus grand, le poète, d’ailleurs, du plus grand des pays… (il doit y avoir de l’ironie). On ira lire le texte, qui se trouve facilement. Je m’épargne l’effort quand bien même minime qui consiste à copier-coller l’arrogante stupide tartine d’un poète lequel sait par ailleurs se montrer intéressant et pertinent.
Ginsberg était éminemment plus charitable et juste en 1981, lorsqu’il lisait « Salutation to Walt Whitman », la traduction d’un poème d’Álvaro de Campos par Edwin Honig. Le flux ou le flow whitmanien électrise idéalement ici le corps électrique du poème. Sans doute peut-on parler ici de performance, au sens de mise en théâtre de la voix, sans pour autant que l’on cède au spectaculaire, au quantitatif bête et méchant.