
Inassimilable. C’est le mot que m’a soufflé, avant-hier, Isabelle Baladine Howald au sujet de Sylvia Plath, de son œuvre. C’est aussi bien, je pense, ce qui fait de Sylvia un phénomène : tout se passe comme si sa difficulté d’être déterminait d’emblée, toujours déjà sa réception, en impossibilisait la lecture honnête. Comprendre : qui ne soit ni viscérale ni idéologique, l’une n’excluant pas l’autre.
Le rapport le plus sain à Sylvia est nécessairement hétérodoxe. Cela consiste à s’emparer de l’inassimilable, et, plutôt que de s’appesantir sur le mythe et la mort, à passer au travers. Approche aussi périlleuse que salubre.
J’aime tout particulièrement, je me répète, la lecture de Sylvia que propose Ivar Ch’Vavar, rêveuse, passablement délirante (mais le délire d’Ivar met toujours dans le mille, lisez Filles bleues). Je fais figurer, une fois encore ici ce très beau poème de lui, que je tiens comme très grand, par l’ahurissement et la générosité dont il procède :
à Sylvia Plath
Tu es venue sur ma plage moi un enfant ―
Sexuée comme une jeune fille sous les mouettes.
Merveille entre les cuisses miracle au soleil ―
Malheur lourd sable et vague envie de la mort certaine.
L’enfant vieux ne trouve pas les mots ni le rythme ―
Les mouettes passent presque tout leur temps au bou.age.
Seul le soir les rappelle à l’espace et au vent ―
O Sylvia morte ! pose sur mes pieds tes pieds frais !
Ivar a cheminé avec Sylvia, dans une sorte de compagnonnage poétique, où Sylvia prend la tangente bras-dessus bras-dessous avec la Mouchette de Bernanos. Surtout, il a su laisser refluer le poème de Berck-Plage dans la langue de Berck, qui est la sienne, qui est le parler intime d’Ivar. La langue, surtout, qu’il parle à ses chats.
Faire quelque chose pour les chats, par chez moi, cela signifie « pour rien ». Fer d’kàtze. Bien sûr que la poésie n’est faite que pour les chats. Partant, on est d’ores et déjà engagé sur un sentier bien connu, bordé de misère et de folie aussi bien.
L’inassimilable, ce qui ne se trouve pas instantanément sur Instagram ou au programme des écoles, contient en lui le vertige du désintéressement. Pas sûr qu’il soit réellement dans nos cordes. Il faudrait non seulement pouvoir donner sans compter, mais vraiment donner sans vouloir, sans espérer, même lointainement, que ça compte. Autrement, donc, que pour les chats. Cela touche à l’éthique, autre notion que l’on fait profession aujourd’hui de saloper, d’assimiler.
L’inassimilable, c’est ce que la théorie ne saurait intégrer ou métaboliser. Comment comprendre, embrasser l’inassimilable? Pascal Quignard, et Maurice Blanchot avant lui, nous rappelle combien la pensée est asymptote (sinon plus) à la mort. Comment penser le poème de Sylvia ? L’inassimilable disqualifierait toute forme de commentaire. Comme on dit, cela se passe de commentaire.
Il est une autre très grande leçon de poésie, et c’est celle de Valérie Rouzeau. Traduisant Sylvia, elle parvient à s’emparer du poème de Sylvia. Mieux : elle le traverse tout en le tressant à sa voix propre. Sa poésie, d’ailleurs, est nourrie de Sylvia. Rouzeau parvient donc à assimiler Sylvia. L’assimilation est le processus physiologique par lequel « les êtres organisés transforment en leur propre substance les matières qu’ils absorbent » (Robert), et le corps du poème de Rouzeau absorbe le réel y compris le plus trivial, ou encore le poème des autres. Il faut lire, relire aussi bien Galop infatigable (2003) la monographie consacrée à Sylvia où, très vite, Rouzeau cite Dylan Thomas : And death shall have no dominion. Et, quelques pages plus loin, Rouzeau avance : « L’humour est l’une des caractéristiques de la poésie de Sylvia Plath qu’on a tendance à négliger ou ne pas voir parce qu’on la lit en étant prévenu : suicidaire, suicidée. » Oui, tâchons de sortir la tête du four. La proposition est il est vrai insupportable. Mourir est un art, etc.
Car la mort a son empire sur la poésie de Sylvia, qui parle des camps sans bien sûr en témoigner, qui prétend assimiler cette expérience, qui au fond se passe de tout commentaire. Elle fait litière de l’oukase célèbre d’Adorno sur la poésie et Auschwitz. Cela ne tient pas, voyons ! face aux poèmes de Jean Cayrol. Lazare, c’est lui, et non Sylvia.
Inassimilable, la poésie de Dame Lazare est donc proprement à vomir. Et que le poème de Sylvia soit à vomir témoigne de l’impossibilité dans laquelle on se trouve à le métaboliser.
On fait néanmoins dans le viscéral, on prétend ressentir l’œuvre impossible depuis l’intérieur de l’œuvre (pour authentifier l’attitude, on fait imprimer une citation de Sylvia sur son tote bag), ou alors on donne, de manière réflexe et intéressée, dans l’idéologique alors même que l’on prétend benoitement adopter une lecture politique du poème de Sylvia. L’inassimilable, c’est précisément ce qui, au sein du poème, résiste à toutes ces appropriations et qui par avance les vomit.