per Edoardo

Parmi les nombreuses énigmes contenues dans la Divine Comédie, il y a celle du « veltro ». Nous sommes la nuit du 7 au 8 avril de l’an 1300. Dante vient de rencontrer Virgile et ce dernier lui parle de cette louve insatiable, qui fait trembler à Dante le sang dans les veines. Virgile évoque alors un lévrier (veltro), autre créature allégorique, dont on pense qu’elle pourrait renvoyer à Can Grande della Scala, seigneur gibelin qui accueillit Dante en exil à Vérone (le Paradis lui est dédié), ou encore à un autre puissant, pape ou plutôt empereur, qui pourrait réformer le monde. Le sens à donner au veltro n’est pas strictement arrêté, et sans doute que cela contribue à la force de l’allégorie. Mais la prophétie de Virgile s’émaille d’une allusion encore plus mystérieuse :
Molti son li animali a cui s’ammoglia,
e piú saranno ancora, infin che ‘l veltro
verrà, che la farà morir con doglia.
Questi non ciberà terra né peltro,
Ma sapïenza, amore e virtute,
E sua nazïon sarà tra feltro e feltro.
(Inferno, I, 100-105)
La formule « tra feltro e feltro », dans le dernier hendécasyllabe, est pour le moins obscure. « On peut, selon Jacqueline Risset, lire ‘‘entre feutre et feutre’’ — tissu pauvre ; donc, dans l’humilité. Ou : ‘‘Entre Feltre et Montefeltro’’, ce qui indiquerait, géographiquement, le territoire de Can Grande. » Risset prend le parti de traduire par « entre feltre et feltre ». Alexandre Masseron proposait pour sa part « entre Feltre et Feltre » avec des majuscules et sans explication aucune ; Marc Scialom, quant à lui : « de feltre à feltre », et il note : « l’obscurité oraculaire de ce vers ne m’a paru permettre aucune traduction possible du mot feltro, qui désignerait notamment, selon les commentateurs : a) un modeste tissu de feutre (symbole d’une humble origine, ou encore une élection démocratique, car les urnes où étaient déposées les bulletins étaient doublées de feutre) ; b) les localités de Feltre et de Montefeltro (délimitant plus ou moins les terres appartenant à Can Grande della Scala). » Claude Perrus risque une autre solution : « et il naîtra entre un feutre et un feutre ». Jean-Charles Vegliante compose avec Scialom et Masseron en traduisant par « de Feltre à Feltre ». Le traducteur allemand Philalethes (ie. Jean de Saxe (1801-73)) n’était guère plus inspiré avec son « zwischen Feltr’ und Feltro ». Allen Mandelbaum propose : « between two felts » [entre deux feutres], là où Longfellow était plus archaïsant : « Twixt Feltro and Feltro shall his nation be ». Plus tard, Dorothy Sayers proposera, mais en note uniquement : « In cloth of frieze his people shall be found », où « frieze » signifie ici « coarse cloth », « felt », ou « robe of poverty ». Mais Sayers opte finalement pour « His birthplace between Feltro and Feltro found ». L’interprétation de « feltro » comme vêtement grossier est séduisante, au vu de l’étoffe usée, passée au soleil, que porte Dante dans Il peccato de Kontchalovski (2009) (ce film fera ici l’objet d’un article un peu plus tard).

Dans Dire Presque la même chose, Umberto Eco, à qui je reprends certaines des traductions ci-dessus, semble donner raison à Risset ou encore à Scialom, quant au caractère énigmatique ou oraculaire de cette séquence : « Face à une objective impossibilité de reproduire dans une autre langue l’ambiguïté du texte dantesque, les traducteurs ont fait un choix dont ils assument la responsabilité. Mais ils ont fait leur choix seulement après avoir tenté une interprétation du texte original, en décidant d’éliminer l’énigme. L’interprétation a précédé la traduction. Comme le disait Gadamer, la traduction présuppose toujours un dialogue herméneutique. » Mais cela ne nous éclaire pas quant au sens à donner à « tra feltro e feltro ».
Barbara Reynolds résume ses vues sur Dante dans son excellent Dante. The Poet, the Political Thinker, The Man (2006, nombreuses rééditions). Elle fait notamment porter l’accent sur l’oralité chez Dante, ou éclaire, à travers Ovide, le mystérieux voyage d’Ulysse au chant XXVI de l’Enfer. Pour ce qui est de « tra feltro e feltro », elle propose une explication scandaleusement simple, au vu des multiples arguties qui ont fleuri à partir de cette formule au long des sept derniers siècles.
Reynolds nous encourage à relire le livre quatrième du Convivio, que Dante venait vraisemblablement d’écrire alors qu’il s’embarquait dans la rédaction de l’Enfer. La louve, au chant premier de l’Enfer, est communément perçue comme une allégorie de l’avarice, et dans le Convivio, Dante estime que le seul remède contre ce vice se trouve dans les textes du droit : « À quoi d’autre l’un et l’autre des Droits, je veux dire Canonique et Civil, entendent-ils remédier, sinon à réfréner la cupidité, qui croît par accumulation des richesses ? Assurément, l’un et l’autre le disent clairement, si on en lit le début : le début — dis-je — de leur texte. » (Christian Bec trad.). La solution n’est donc autre que le texte…
Reynolds nous rappelle également que l’on fabriquait du papier à Fabriano dès 1276 et à Bologne dès 1298. Selon elle, les contemporains de Dante n’étaient pas sans connaître ce qui se trouve « entre feutre et feutre », à savoir, du papier. L’humidité du papier, lors de sa fabrication, était absorbée par deux pièces de feutre. On empilait ainsi plusieurs pages, qui étaient finalement placées dans une presse. Ensuite, les feuilles étaient suspendues, de sorte qu’elles sèchent complètement. Si le papier n’était pas complètement sec, l’encre se brouillait, comme le dit Dante au chapitre troisième du Livre IX du Convivio : « La vue étant affaiblie, en elle se produit comme une désagrégation de l’esprit, de sorte que les choses n’apparaissent pas unies mais désagrégées, à la manière de nos lettres sur le papier humide. » (Christian Bec trad.).
En d’autres termes, la Louve sera vaincue par un Lévrier sachant lire un texte de loi clair, rédigé sur du papier sec, préalablement placé tra feltro e feltro.