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Le livre des poèmes express (Lucien Suel)

Lucien Suel est, entre mille autres choses, le traducteur, à la Table Ronde, du Livre des esquisses de Jack Kerouac. Et, oui, rien qu’au titre, Le livre des poèmes express fait résolument signe à Kerouac — Book of Dreams, ou encore Book of Haikus. C’est un peu une somme également. Un pagineux fort volume. Beau papier. Reproductions impeccables. À une époque (en sortira-t-on jamais ?) où, souvent, les ouvrages sont éhontément bâclés, il faut plus que jamais saluer le travail effectué par les éditions Dernier Télégramme qui ont notamment publié l’incroyable Petite Ourse de la Pauvreté de Suel, livre d’une tout autre nature (encore que ?), présentant des poèmes en vers justifiés, dans le sillage d’Ivar Ch’Vavar et sous le haut patronage de Georges Bernanos et de Benoît-Joseph Labre, saint patron des inadaptés sociaux.  

Je suis comme tout le monde. J’ai découvert les Poèmes express grâce à Twitter. On en trouvera également sur le site de Suel (Silo-Académie). Quelques volumes de poèmes express ont paru en plaquettes. Nombre d’entre eux ont circulé en revues. Le poème numéro 263 avait été affiché en très grand format (4 par 3) à Paris au courant du mois de mars 2015. Voici donc un gros livre regroupant tout ce que Suel a pu retrouver de poèmes express.  

La série des poèmes express s’échelonne sur 35 ans. Avec Le livre des poèmes express, Suel a mis le temps en conserve. Et cela se voit tout particulièrement au papier sur lequel sont couchés les poèmes express : très jauni pour les anciens, plus blanc pour les plus récents.

Suel, en adepte de Burroughs et de Duchamp, pratique à la fois le cut-up et le ready-made. C’est aussi l’art du détournement situationniste qui est ici à l’œuvre. Des pages prises à des polars ou à des romans de la collection « Harlequin » sont caviardées à l’épais feutre noir (qui souvent bave), et seuls quelques fragments de texte restent apparents.  

Feuilleter l’ensemble de la série (ce qu’il en reste) est pour le moins plaisant. On s’arrête à telle ou telle page et l’on rêve à ces esquilles de fictions. Souvent on est pris d’hilarité face à un mirage verbal particulièrement surprenant. Le livre des poèmes express est en effet une traversée vivifiante de l’écriture, à ranger tout à côté des Writings Through de John Cage.

Le texte est ici comme redistribué, dispersé, spatialisé autrement. C’est un Coup de dés mais en plus punk. « Le tout sans nouveauté qu’un espacement de la lecture. » Ce n’est pas Suel qui le dit, c’est Mallarmé.

Le caviardage est traditionnellement un outil de censure du texte. Ici, au contraire et au même titre que la justification ou l’arithmonymie que Suel pratique par ailleurs, il libère quelque chose qui relève, risquons l’idée, de l’inconscient non tant de l’auteur que du texte lui-même. Le millième poème express le dit superbement : « Les mots, entre eux, étaient superflus. » Il fallait justement qu’ils ne restent pas « entre eux », que le feutre de Suel les sépare, les isole et les réactive. Admirablement reproduits dans ce beau livre, les poèmes tendent à devenir matière. Ils se donnent à voir plus qu’ils se donnent à lire.

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