
Les noces passablement incestueuses de la littérature et de la philosophie ont été mille fois consommées. Le Parménide n’est au fond que le commentaire d’un poème, et l’on pourrait indéfiniment multiplier les exemples : rares sont les philosophes qui ne mettent pas, à un moment ou à un autre de leur pensée, la littérature à contribution. On a d’ailleurs pu voir, en certains d’entre eux, du fait de leur virtuosité littéraire, de simples littérateurs… Tout porte à penser que le désir de littérature est un des grands périls — un danger salutaire — de la philosophie.
Dans un ouvrage stimulant, Pierre Macherey demandait À quoi pense la littérature? (1990). François Jullien propose à son tour un exercice de philosophie littéraire. Il nous rappelle combien et comment le philosophe a recours à la littérature pour offrir à sa pensée tout le dégagement qu’elle requiert.
Le point de départ de Jullien est la dernière phrase, le dernier mot de Sarrasine de Balzac : « Et la marquise resta pensive. » C’est une manière élégante de prendre le relai du S/Z de Roland Barthes, et d’emporter la pensée ailleurs, de l’ouvrir à la pensivité littéraire.
Jullien affectionne la paronymie conceptuelle (apposition et opposition). Elle est en effet, chez lui, une manière salubre d’ouvrir le champ : ici, la pensée et le pensif, l’allusif et l’évasif, le pensif et le tensif, la mondialité et la modernité, pensément et pensivement jouent l’un sur l’autre pour tâcher de cerner les rapports de la philosophie et de la littérature. Il procédait ainsi dans La pensée chinoise, où il était question de poésie en ces termes qui annoncent Puissance du pensif. Faisant travailler connivence contre connaissance, il remarquait alors :
La poésie […] fait revenir l’humain sur ses pas : au lieu que ce soit la connaissance qui rompe avec la connivence, la parole poétique se détache du discours de la connaissance et fait retour à cet originel et ce « primitif » : ne faut-il pas changer d’éthos, en effet, opérer en soi-même une discrète mais profonde mutation d’esprit, quelque chose comme une conversion, et redevenir connivent — comme on dit redevenir enfant — pour lire un poème? La naïveté du poétique — naïveté plus que sérieuse, au sens profond du romantisme — n’est-elle pas de cet ordre?
Dans Puissance du pensif, le roman et la poésie (la « littérature » — les guillemets sont de Jullien) sont tour à tour interrogés en vue du pensif : « Quelle sorte de penser est donc la ‘pensivité’ et qu’est-elle seule en mesure de découvrir qui échappe d’ordinaire à la pensée? » La pensivité peut évoquer la rêverie bachelardienne, et il me semble que le parallèle est fructueux, jusqu’à un certain point. Ce passage du livre de Jullien semble tiré de Poétique de la rêverie : « La pensée pensive est déjà en quoi se déploie l’œuvre littéraire en train de s’écrire avant d’être en quoi baignera la lecture — ce qui se communique entre elles et les relie intrinsèquement : il y a, de l’une à l’autre, transfert de pensivité sous l’émotion ou l’imagination partagées. » Ou bien : « Mais pensif dit aussi la concentration où l’esprit se trouve absorbé et comme absenté de l’usage ordinaire, et ce pour s’isoler des ornières du langage et, du fond du silence, faire venir les mots, même les plus communs, comme s’ils n’avaient jamais encore été prononcés. » Or, Jullien ne se contente pas de faire opérer son concept selon une épistémologie ou une poétique, il l’étudie selon la dynamique qui lui est propre. La pensivité trouve ainsi sa place au sein d’une véritable gnoséologie littéraire, laquelle se déploie dans le temps et dans l’espace (la rêverie étant plus statique). Jullien ne manque d’ailleurs pas de rappeler, en passant, l’idée de Richard Rorty, selon laquelle les âges théologique, philosophique et littéraire se sont succédés jusqu’à aujourd’hui.
Les deux naissances de la littérature (pourquoi parler indéfiniment de la mort de la littérature?) sont tour à tour évoquées par Jullien, et il n’hésite pas à en évoquer une troisième. Après une naissance comme poésie ou fiction, elle renaît par la conscience qu’elle prend d’elle-même. Mais voici : « ne serait-ce pas également que, par retournement, la philosophie se trouverait aujourd’hui ‘dépassée’ par la littérature s’affirmant désormais dans son concept? » La pensivité est alors davantage, ou autre chose, que la rêverie. Puissance du pensif désigne un reste à penser dans la philosophie. Une tache aveugle, en somme, qui a pour fonction de maintenir la philosophie dans son impératif de théorie (= donner à voir). « La philosophie doit chercher à penser, selon la rigueur de ce que signifie ‘penser’, ce qu’on ne peut pas penser : elle se définit par ce défi, ne peut s’en sauver sans se renier, ne peut que rester fidèle à cet héroïsme. »
Mais l’enjeu n’est pas seulement théorique. La pensivité touche à la vie, aux données de ce vivre dont Jullien n’a de cesse de parler dans ses ouvrages. Ainsi en est-il, par exemple, du roman : « Car qu’est-ce que vivre, en effet, si ce n’est ouvrir des possibles dans sa vie comme au sein du monde? Et qu’est-ce que fait un roman si ce n’est faire émerger ces possibles au travers de vues racontées, les déployer ou les rétracter et les faire varier autant qu’il est possible pour les éprouver? En quoi le roman est explorateur des limites, limites qui donnent à penser. »
Très beau, enfin, ce passage où la poésie apparaît comme une connaissance du matin digne de saint Bonaventure : « … le poème se situe dans la pénombre d’avant le jour, plus près de l’essor des choses, de l’avènement de l’existence, avant que les choses ne se répartissent en ‘choses’, ne retombent et ne se cloisonnent en catégories, celles au sein desquelles opère ensuite la philosophie. »