Albert Einstein, Benjamín Labatut, Emmanuel Swedenborg, Erwin Schröninger, Non classé, Roman, Van Gogh, William Burroughs

Bleu de Prusse (Benjamín Labatut)

(résidus de bleu de Prusse aux parois d’une chambre à gaz, camp de concentration de Majdanek, source Wikipedia)

L’écrivain chilien Benjamín Labatut signe, avec Lumières aveugles (Un Verdor Terrible, 2020), un livre où science et savoir servent de moteurs à l’écriture. Il m’a été donné de le lire d’une seule traite dans sa traduction anglaise, When We Cease to Understand the World (Nathan West trad., 2020). En anglais, le titre de cette série de récits qui s’articulent sur des événements réels est aussi celui du plus long de ces textes. En l’occurrence, une petite novella consacrée à la querelle entre Erwin Schröninger et Werner Heisenberg quant à la structure quantique des particules atomiques. On y croise également Albert Einstein, Niels Bohr et Louis de Broglie. Des pages éblouissantes sont consacrées au duc de Broglie, dont l’objet n’est pas simplement les découvertes scientifiques.

De Broglie, nous dit-on, s’enticha de Jean-Baptiste Vasek, collectionneur d’art brut, bien avant que Dubuffet ne crée cette notion. S’agit-il d’une invention de Labatut ? Il se peut. Je n’ai pas pris la peine d’aller vérifier. Cela fonctionne très bien ainsi. S’éloignant, redisons-le, des considérations quantiques qui ne lui servent en somme que de prétexte, Labatut nous montre un Louis de Broglie frappé de chagrin à la mort de son ami, bien décidé à monter une exposition intitulée « La Folie des Hommes ». Dans la salle principale d’un luxueux palais, non loin de ce duc se laissant mourir de faim, trône une réplique parfaite de Notre-Dame de Paris, soigneusement réalisée, jusqu’aux gargouilles, en merde humaine. Non moins fascinant est « The Heart of the Heart », récit consacré aux mathématiciens Shinichi Mochizuki et Alexandre Grothendieck : la folie est bordée de mystique, et d’inquiétantes visions sont nichées dans la théorie des nombres.

John Banville perçoit en When We Cease to Understand the World un « roman de non-fiction » (non-fiction novel). Chez Labatut, le domaine de la « non-fiction » et celui du romanesque sont il est vrai poreux, sinon instables. Le principe d’incertitude de Heisenberg est une métaphore-clef de ce recueil de récits, où augmente la quantité de fiction à mesure que progresse la lecture.

Intitulé « Prussian Blue », le premier récit a l’apparence d’un essai, d’une sorte de fresque historique. D’emblée, on est plongé dans l’horreur : « Lors d’un examen médical effectué à la veille des procès de Nuremberg, on découvrit que les doigts et les orteils d’Hermann Göring avaient pris une teinte d’un rouge intense, conséquence de son addiction à la dihydrocodéine, un analgésique dont il ingurgitait plus d’une centaine de pilules par jour. William Burroughs décrivit ce produit comme étant similaire à l’héroïne, deux fois plus puissant que la codéine, avec en prime le côté surexcitant de la cocaïne, si bien que les médecins nord-américains se sentirent obligés de soigner Göring de sa dépendance avant de le laisser se présenter face à la cour. » (je traduis). Göring camé jusqu’aux moelles et Burroughs appelé à la rescousse en guise d’expert pharmacologique — cela est aussi savoureux qu’incongru. De la cathédrale de caca jusqu’à l’abjection nazie, en passant par Le Festin Nu, c’est bien de la « folie des hommes » dont il est inlassablement question dans ce livre.

« Prussian Blue » est une succession de faits énoncés dans une prose économe et précise. L’attention porte alors sur le bleu de Prusse et ses multiples avatars. Labatut fait défiler sous nos yeux le cauchemar de l’Histoire de façon déconcertante en plaçant ainsi le Preußischblau au cœur du propos. Cette étrange nouvelle couchée dans un style froid et objectif constitue un véritable tour de force : des chambres à gaz au gaz moutarde employé dans les tranchées,  elle fait l’horreur se propager, à mesure que son distillés les détails chimiques, et l’écriture de progresser tout en digressant.

Voici que nous sommes chez le peintre hollandais Pieter van der Werff qui en 1709 exécuta une Mise au tombeau où la Vierge est drapée dans un pathétique bleu de Prusse. On enchaîne sur une rapide excursion dans le domaine de l’alchimie, qui vit naître le bleu de Prusse. Emmanuel Swedenborg croise Conrad Dippel, alchimiste né dans le petit château de Frankenstein (sic), non loin de Darmstadt, puis, après un passage une fois encore par l’Allemagne nazie, c’est La Nuit étoilée de Van Gogh et la Vague d’Hokusai, où l’on trouve également du bleu de Prusse. Les uniformes de l’infanterie de l’armée prussienne sont eux aussi de cette couleur, « comme si quelque chose dans la structure chimique de cette couleur invoquait la violence : une faute, une ombre, une tache existentielle transmise depuis ces expériences où l’alchimiste démembrait des animaux vivants pour la créer, assemblant ces corps brisés en horribles chimères qu’il tâchait de réanimer à coups de charges électriques, ces monstres précisément qui inspirèrent à Mary Shelley dans l’écriture de son chef-d’œuvre, Frankenstein, ou le Prométhée moderne. » Puis, c’est l’acide prussique dont aurait succombé Napoléon. Ensuite, un autre dérivé chimique, le cyanide dans la pomme d’Alan Turing. Etc.

Porté par cette écriture progressive-digressive à même la dérive d’un monde où l’hubris de la science le dispute à la folie pure et simple, on lit When We Cease to Understand the World non sans une certaine fascination. Le dernier récit nous entraîne dans une manière de rêve, celui du jardinier de nuit (« The Night Gardener ») qui, une fois encore, dévoile cette effroyable cohérence qui s’entête dans le mal, souvent selon une singulière ambivalence : « Le jardinier de nuit m’expliqua que l’homme qui inventa les engrais azotés synthétiques — un chimiste allemand du nom de Fritz Haber — fut également le premier homme à créer une arme de destruction massive, à savoir, le gaz de chlore [ou gaz moutarde], dont il noya les tranchée françaises lors de la Première Guerre Mondiale. »

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