
Par où que l’on aborde l’œuvre baroque et sauvage de Faulkner, on ne peut que se résoudre à admettre sa foncière perversité. Celle-ci est servie par une écriture exigeante sinon ardue, mais certains romans (Pylône, par exemple, ou, formellement plus audacieux, Tandis que j’agonise) ne fonctionnent pas sur le même régime que la trilogie des Snopes qui va nous intéresser ici en particulier, et sont éminemment plus praticables.
On a d’ailleurs, autre perversité, veillé à nous rendre ces œuvres inaccessibles. À cette odieuse confiscation, dont les motivations semblent désormais patentes, tant la vieille machine académique est devenue lamentable et poussive, s’oppose assez naturellement, tantôt fêlure, tantôt bonhomie, l’hétérodoxie qui fut celle de Faulkner lui-même, personnalité loin d’être exempte de paradoxes et de contradictions.
Ainsi, ce petit monsieur en frac recevant le prix Nobel des mains du roi Gustave VI de Suède, récipiendaire de la Légion d’honneur en 1951, écrivain en résidence deux semestres durant à l’université de Virginie en 1957-1958 (il faut le voir, les jambes étendues dans une salle de l’université de Virginie, pipe à la main, l’œil rieur, vide supra), ne se présentait en somme qu’en tant que « farmer ». La roublardise de Faulkner, sa splendide mythomanie, rappelée par Pierre Michon (lui-même hâbleur génial) est peut-être ce qui sauve son texte, en en faisant une chose faillible. À mieux dire, une œuvre. Un peu plus que du texte, en somme.
L’avertissement placé en tête du Domaine, troisième volet des Snopes, témoigne bien de la faillibilité de Faulkner, toujours derrière le désir d’une littérature vivante et en mouvement :
« Le but de cette note est simplement d’avertir le lecteur que l’auteur y a déjà découvert plus de différences et d’écarts que le lecteur lui-même n’en trouvera, du moins l’espère-t-il — écarts et différences dus au fait que l’auteur croit avoir appris plus du cœur humain et de ses vicissitudes qu’il n’en savait il y a trente-quatre ans, et qu’il est sûr qu’ayant vécu toute cette longue période avec eux, il connaît les personnages de cette chronique mieux qu’il ne les connaissait alors. » (681).
On laissera donc la cohérence et l’infaillibilité aux écrivains de moindre vision. C’est que Faulkner écrit à la manière d’un aveugle. Comme il le dit à Robert K. Haas (lettre du 8 juillet 1938), Faulkner écrit face à un mur, « le papier de l’autre côté du mur … ma main avec la plume passait à travers pour écrire non seulement sur un papier invisible mais dans une obscurité totale, de sorte que je ne savais même pas si la plume écrivait encore. » (1178). Il est bien entendu une part de forfanterie là-dedans, mais cet aveu a tout pour nous décomplexer. Il nous exhorte à une forme de lâcher prise lors de la lecture. Acceptons de ne pas comprendre. C’est obscur, puisqu’écrit dans l’obscurité à travers un mur.
Nom de pays : l’écriture. Le nom aussi imprononçable que difficile à orthographier du Yoknapatawpha, ce comté imaginaire où se déroule la grande saga faulknérienne, vient de l’indien chickasaw, et signifie : « l’eau qui coule lentement à travers un terrain plat » (1136). La prose de Faulkner est comparable à cette eau lourde qui tout juste affleure et se répand lentement, inexorablement. Faulkner impose une vision épaisse, étale et trouble qui exige science et patience, de sorte à percoler dans l’esprit du lecteur ou de la lectrice. Elle est en ce sens semblable à celle d’un Dostoïevski, dont on a pu comparer la beauté du style à une incoercible coulée de lave. Ce que Faulkner partage avec le grand Russe n’est à proprement parler pas de l’ordre stylistique. Il serait, sur ce plan, plus proche de Joseph Conrad.
Dostoïevski, Conrad, Faulkner — ces auteurs exigent un rythme (pas trop vite, lentement encore moins) et, pour tout dire, un effort qui maintienne la fiction dans son essentielle tension. Cette temporalité de la lecture est induite par la conception même d’une œuvre vaste et polyphonique : « … je suis membre honoraire d’une littérature vivante. À mon avis, ‘‘vivant’’ signifie ‘‘mouvement, changement, modification constante’’… » (Lettre à Albert Erskine, 7 mai 1959). Autre vérité faulknérienne, assénée dans la même lettre : « … je pense que les ‘‘faits’’ n’ont presque aucun rapport avec la ‘‘vérité’’… ». Tout cela pour se prémunir des « fouineurs de l’université » (ibid.). L’écriture comme entité vivante, donc, contre les scoliastes, les peine-à-jouir de la critique et les confiscateurs.
On doit cependant à un lectorat professionnel une édition fort réjouissante de la trilogie des Snopes dans la collection Quarto (Gallimard, 2007, édition établie par Cécile Meissonnier). L’appareil critique de ce Quarto est superbement élaboré. Selon les principes de la collection, on dispose d’une section « Vie et œuvre illustrée » très commode, ainsi que d’un choix de lettres. Mais aussi d’un remarquable « Dictionnaire des personnages » qui permet d’y voir plus clair (oh ! si peu) dans la vaste fresque des Snopes. Il subsiste donc des choses que l’on puisse envier à la France, pays qui, au reste, fit beaucoup pour la réception et le succès critique de Faulkner.
Les références paginales aux Snopes sont signalées entre parenthèses, et renvoient à ce Quarto. L’édition américaine de la trilogie parue en 1994 a également été mise à contribution. Manquant me perdre davantage encore, j’ai consulté avec fruit le Digital Yoknapatawpha, qui permet de prendre conscience à peu de frais de l’étendue de l’imaginaire faulknérien.
La suite suivra.
