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Penser les Stooges avec Adorno (Michael S. Begnal)

Bien sûr que la notion de rock critic est une mauvaise notion. J’ai déjà évoqué la question ici, arguant du fait que le rock est un objet sinon réfractaire, à tout le moins débordant, ne souffrant que difficilement la synthèse, le passage au théorique. Le rock est, par ailleurs, un produit incontestable de cette « Kulturindustrie » dont nous parlent Adorno et Horkheimer, avec leur salvatrice mauvaise humeur dans La dialectique de la raison (édition définitive, 1969). Or, si je ne suis pas sûr que le rock constitue, en soi, un mauvais objet, il se peut que l’on soit de moins en moins armé pour l’appréhender sérieusement.

Le discours académique lui-même ne tend à devenir qu’un phénomène collatéral de la kulturindustrialisation de la pensée. C’est même une tendance évidente, à en juger par l’état des programmes des humanités de nos universités, où la notion même d’ « humanités » tend à la liquidation pure et simple. S’il arrive qu’elle soit maintenue, ce n’est alors que de manière ironique et palliative. De fait, comment l’esprit des Lumières (formule un peu désuète, il est vrai) pourrait-il survivre, et misérablement, autrement qu’en marge ? « Celui qui ne s’adapte pas est frappé d’impuissance économique ; celle-ci trouvera son prolongement dans l’impuissance spirituelle du marginal.  » (Adorno, Horkheimer, Kulturindustrie,  Éliane Kaufholz trad.). Les impératifs d’adaptabilité et d’entertainment se traduisant par une marchandisation non seulement de l’objet culturel, mais aussi de toute forme de production de l’esprit.

Serait-ce à désespérer de tout ? Oui.  

Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, donc, le discours académique, ce qu’il en reste, tente cependant de théoriser le rock, et il arrive que cela fonctionne. Témoin, le livre de Michael S. Begnal, The Music and Noise of the Stooges, 1967-71. Lost in the Future, paru en 2022 chez Routledge, dans une collection consacrée aux formes musicales populaires (« Ashgate Popular and Folk Music Series »). Begnal prend soigneusement acte de ce qui a pu se dire ou s’écrire au sujet d’Iggy Pop et des Stooges, mais aussi des mises en garde d’Adorno, notamment dans son célèbre essai de 1938, « Sur le caractère fétiche dans la musique ».

On sait l’aversion d’Adorno pour le jazz et l’on ne doute pas qu’il aurait eu le même type de jugement quant au rock, et aux Stooges en particulier. Or, s’appuyant notamment sur les travaux de Theodore Gracyk, de Robert W. Witkin et de Simon Frith, Begnal parvient à nuancer le propos en soulignant la puissance de résistance — pour tout dire, de nuisance — des Stooges au sein de l’industrie culturelle : « il peut naître de la musique dite populaire de nouvelles formes ou de simples itérations qui remettent en question les récits hégémoniques du capitalisme ou qui, à tout le moins, résistent à leur propre commercialisation. »

La critique européo-centrée d’Adorno est d’ailleurs aisément contournable, au vu des influences noires des Stooges. Il n’est, pour autant, pas souhaitable de la déclarer nulle et non avenue. Ne cancellons donc pas Adorno aussi rapidement. À la fin de son article, Adorno en appelait de ses vœux à un horizon révolutionnaire, à un « commencement radical », fait d’improvisation et de détournement, et le livre de Begnal en étudie les modalités à travers la musique et le bruit des Stooges.  

Serait-ce réjouissant ? Oui.

Begnal ne se contente pas de mettre à contribution le très célèbre article d’Adorno sur le caractère fétiche dans la musique. Il relit également « La forme du disque » (1934), et il rappelle qu’Adorno voyait en le disque une sorte de « missive étrange à destination du futur ». C’est précisément de cette manière que l’on écoutera Fun House, et plus particulièrement l’incroyable « Lost in the Future », qui confère son sous-titre au livre de Begnal.

Je ne me suis ici intéressé qu’à un point de détail du livre par ailleurs foisonnant de Begnal, ayant conscience de l’attention distraite de mon lectorat, induite par le mode même de lecture en ligne, la transmission de mon « contenu » se faisant, le plus souvent, par voie de téléphone de poche (principe de commodité culturelle, dûment fustigé par Adorno). The Music and Noise of the Stooges mériterait un éloge plus long et appuyé.

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