Dimanche, 23 juin 2024
Café du Vieux Colombier, Paris

Tenir une sorte de journal de lecture qui aurait pour objet mon rapport à l’œuvre de Sylvia Plath. Quelque chose, et je sais bien quoi, dès le départ, m’a bloqué, heurté au plus vif dans cette aventure d’écriture.
Je relis le beau petit livre que Valérie Rouzeau consacre à Sylvia Plath. Il fourmille d’idées et témoigne d’une grande proximité avec Sylvia. J’apprécie tout particulièrement la remarque suivante : « Il faut trouver ce qu’il y a de langue-source et ressource dans la langue-cible et inversement. » Elle me semble aller dans le sens de mes ruminations quant à la traduction. Et Rouzeau de continuer : « mais encore et surtout voir ce que le poète a fait à la langue qui ne se fait pas, cela qu’on peut appeler antigrammaticalité ou en d’autres termes pousser grammaire dans les orties. »
Rouzeau entre incontestablement en empathie avec Sylvia, au point quelquefois de m’exclure, moi, de cette union, de cette intimité qui est finalement la leur, très belle, mais pas forcément partageable. Question immuable de la subjectivité dans l’essai critique.
Je suis assez d’accord avec Rouzeau qui estime que Sylvia a échoué en prose, sauf dans les Journaux.
On dit Sylvia pour Sylvia Plath, comme on dit Gérard pour Gérard de Nerval, Jean-Jacques pour Jean-Jacques Rousseau, Jean-Paul pour Jean-Paul Richter, Dante pour Dante Alighieri. Signe de grandeur, mais aussi, je crois, dans le cas de Sylvia, fruit d’une irrésistible compassion avec elle (pas de lecture compassionnelle possible avec Rousseau…).
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« Je ne suis pas douée pour les lamentations de Jérémie, même si je me sens plutôt insomniaque devant ma vision de l’apocalypse. » (Le Jour où M. Prescott est mort.). De fait, comme me le signalait Isabelle Baladine Howald à très juste titre, sans doute convient-il de ne pas s’appesantir sur la « pauvre Sylvia plaintive ».
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Fascination pour la singulière approche d’Ivar quant à Sylvia. Dernière parution crabesque en date : Bandes passantes — reçu au courrier, il y a une petite dizaine de jours — belle plaquette artisanale où il est question de Sylvia justement. (Rencontré aujourd’hui l’éditeur de ce petit opuscule, place Saint-Sulpice.) Émouvant poème d’Ivar, dont le premier vers relève, lui aussi, d’une forme d’empathie :
à Sylvia Plath
Tu es venue sur ma plage moi un enfant ―
Sexuée comme une jeune fille sous les mouettes.
Merveille entre les cuisses miracle au soleil ―
Malheur lourd sable et vague envie de la mort certaine.
L’enfant vieux ne trouve pas les mots ni le rythme ―
Les mouettes passent presque tout leur temps au bou.age.
Seul le soir les rappelle à l’espace et au vent ―
O Sylvia morte ! pose sur mes pieds tes pieds frais !
Il en faut, du courage, pour écrire de la sorte, en restant, « enfant vieux », fidèle à la vision, et ne « trouvant pas les mots » (sic !), parvenir à la démente perfection de ces deux quatrains tellement touchants.
Ce poème appartient à la série des Mouettes, mais il me faut prendre un peu de temps encore pour cartographier ce territoire ch’vavarien.
Vendredi, 28 juin
Strasbori, a casa
Ce n’est pas tant de courage dont il est question, lorsqu’on aborde Sylvia, que de tact. Le suicide de Sylvia n’est pas celui de Raymond Roussel, ni celui de John Kennedy Toole, ni même celui de Nerval, bien que tous les signes conspirent à faire de ces morts un moment de l’œuvre.
Je répugne à lire Sylvia depuis la mort. De même que je trouve pathétique une pareille écoute de L.A. Woman des Doors.
Tact, donc, lorsqu’il est question de Sylvia. Ce n’est manifestement pas donné à tout le monde. Ce qu’il faut éviter, bien sûr, c’est le male gaze qu’on pourrait porter sur Sylvia — aussi trompeur que l’interprétation doloriste de cette œuvre.
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Arbres d’hiver
vierges au fusil d’absence
et châteaux de bois sec
vous tenez dans vos rameaux
l’édifice brisé.
L’attente est un bleu qui tire
sur l’ambulance.
Dans la cuisine
la bouilloire comme un train sur le lait.
(Laurent Albarracin, poème inspiré de Sylvia, revue Catastrophes)
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Est-ce que la plage de Berck est comparable à celle de « Nausicaa » dans Ulysses ? Un travail scopique est à l’œuvre dans les deux cas.
Sylvia Nausicaa pour Ivar Ulysse ?
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Tact et empathie sont nécessaires plus que jamais, pour qui voudrait œuvrer à propos de Sylvia. La préface de Sylvie (Sylvia ?) Doizelet à Arbres d’hiver (Poésie/Gallimard) travaille justement selon cette double exigence. Par exemple : « Si les souvenirs vivent si mal dans la mémoire, c’est qu’ils la sentent non disponible : réservée, consacrée, à un seul d’entre eux — cet événement d’ l’enfance autour duquel l’édifice sera construit. » Et cet édifice, c’est notamment le volume des Collected Poems (350 pages chez Faber and Faber). « Édifice brisé » selon Albarracin.
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Nés un 27 octobre — Sylvia et Dylan Thomas. Comme un signe. « Tandis que la parution d’Au bois lacté dans un magazine pour ‘‘jeunes femmes branchées’’ montre l’importance et la place de Dylan Thomas dans la culture populaire, elle révèle également quelques liens fascinants entre cet auteur et Sylvia Plath, poétesse bouleversante née comme lui un 27 octobre. » (Chris Williams).
Samedi, 6 juillet
Strasbourg, a casa
Un simple lien envoyé par Pierre, qui m’apprend la parution prochaine de The Collected Prose de Sylvia chez Faber and Faber — 848 pages, de quoi peser dans la balance et changer la donne. Cette nouvelle me tire de la torpeur liée au climat politique français.
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L’été avec Sylvia — tout un programme, que je conçois à rebours de ces livres à la papa, dans la collection « Un été avec… ». Quelques billets laissés là, feuillets volants — un livre, non. Un timide travail d’approche qui témoignera d’une lecture dure, un peu désemparée, dans les recoins du sanglot.