Dimanche, 14 juillet
Palermo, piazza Verdi
Sylvia, délivre-nous de la Peste. Rêvé de cela, la nuit dernière. Et pour cause. Depuis quelques jours, Palerme est dans l’attente du Festino, pour les 400 ans de la fin de l’épidémie de peste, où l’on célèbre sainte Rosalia, protectrice de la ville. Et voici que nous y sommes.

Précédé d’une allégorie carnavalesque de la Peste, le char avance lentement où se tient la Santussa, porteuse d’une grande rose qui luit dans la nuit. Rosalia est couverte d’un voile noire. Elle ferait presque penser aux Beati Paoli. Figure inquiétante qui fend la foule au son des tambours. On ne la verra apparaître, splendide et dorée, que plus tard.
Je pense au char de l’idole Jagannath, sous les roues duquel se jettent les fidèles en Inde (cf. l’ouverture du Volcan). Nous n’en sommes pas là. Encore que la foule ahurie — ce sont comme des lucioles, tout ces téléphones de poche allumés pour saisir l’instant — me semble non moins inconsciente devant le Duomo, alors qu’un second char rejoint le cortège, où de jeunes Siciliennes chantent vêtues de blanc.
On pourrait s’amuser à réécrire Under the Volcano à Palerme. Le Día de Muertos ne serait autre que le jour où l’on célèbre Santa Rosalia. Il se trouve qu’un certain écrivain français a trouvé la mort dans un hôtel chic de Palerme, dans la nuit du 13 au 14 juillet 1933, peu avant la célébration de la sainte, ce qui n’est pas sans ajouter un peu de mystère à tout cela.
Sylvia n’a sans doute pas lu Raymond Roussel, barbituromane excentrique qui a vécu ses derniers jours à Palerme, mais a-t-elle eu connaissance d’Under the Volcano? Pas impossible. Quelque chose d’irrémédiable chez Sylvia et Lowry, que leurs écritures ont en partage. C’est au fond la même impossible douleur, laquelle peut faire obstacle à la lecture. Surtout, je me répète, se méfier de l’appropriation doloriste de l’œuvre.

Sylvia, délivre-nous de la Peste. Tout d’abord de la peste politique, chaque jour un peu plus grotesque et pathétique, à mesure que le spectacle s’affirme dans son abjection même. L’histoire est sans doute en train de s’écrire (et c’est une formule banale), mais je ne trouve aucun style, aucun talent à la personne en charge de ce récit de bout en bout lamentable. Sylvia décrivait déjà l’atonie qu’on peut avoir face à ce déferlement de bêtise, après l’exécution de Julius et Ethel Rosenberg, en juin 1953 (victimes pures et simples de la Guerre froide, sur qui ouvre La Cloche de détresse) : « Deux personnes réelles qu’on exécute. Aucune importance. La réaction émotionnelle la plus importante aux États-Unis sera un grand bâillement démocratique, complaisant et banal, exprimant un ennui infini. » (Journaux, entrée du 19 juin 1953). Dans les années 50 et 60, la télévision était encore potentiellement vertueuse (cf. McLuhan, qui tâchera, plus tard, de s’en dédire). Sylvia aurait d’ailleurs préféré que l’électrocution des Rosenberg passe à la télévision : « Il n’y a pas de grands cris, pas d’horreur ni de révolte. C’est bien ce qui est terrifiant. L’exécution doit avoir lieu ce soir. Dommage qu’elle ne puisse être retransmise à la télévision. » (Ibid.). Les médias, aux yeux de Sylvia, peuvent donc encore toucher au vrai. À commencer par la presse écrite : « Je me souviens du récit fait par un journaliste de l’électrocution d’un condamné, avec une précision à soulever le cœur, décrivant la fascination non dissimulée sur le visage des spectateurs, et tous les détails, les données physiques choquantes à propos de la mort — le hurlement, la fumée — un rapport nu et honnête, sans émotion, qui prenait aux tripes par ce qu’il ne disait pas. » (Ibid.).
Je recopie ceci alors qu’ont lieu, en France, les auditions de l’ARCOM, qui visent à ce que l’histoire file droit, dans un « grand bâillement démocratique, complaisant et banal, exprimant un ennui infini ».
Sylvia, délivre-nous de cette peste-ci également.
Ironiquement, mais c’est sans doute un fait du hasard, l’excellente section « Vie et œuvre » (établie par Patricia Godi) du volume de la collection Quarto des œuvres de Sylvia Plath fait presque coïncider l’exécution par la chaise électrique des époux Rosenberg avec la première série d’électrochocs subie par Sylvia, moins d’un mois plus tard, le 29 juillet — à la page 62 du fort volume de ces Œuvres. À la page 63, Godi fait figurer un passage du chapitre XII de La Cloche de détresse (ici repris sous le titre La Cloche de verre) : « Le Dr Gordon fixait deux plaques de métal de chaque côté de ma tête. Il les a maintenues en place avec des attaches qui me sciaient le front, puis il m’a donné un fil métallique à mordre. J’ai fermé les yeux. Il s’est produit un bref silence, comme un souffle intérieur. Puis, quelque chose s’est abaissé pour m’emporter et m’a secouée comme si c’était la fin du monde. Whiii-ii-ii-ii-ii, cela me veillait à l’intérieur comme dans un espace parcouru d’éclairs bleus, et à chaque éclair de grandes secousses me rossaient jusqu’à ce que je sente mes os se briser et la sève me fuir comme celle d’une plante sectionnée. Je le suis demandé quel chose terrible j’avais bien pu commettre. »
L’horreur du traitement par électrochocs rapproche Sylvia d’Artaud, dont la poésie, semblablement incandescente quelquefois, n’est assurément pas faite du même bois. Peut-être que la comparaison entre Sylvia et Goliarda Sapienza serait plus fécond. Y penser pour un article à venir au sujet de la biographie de Goliarda par Nathalie Castagné.
Sylvia et Dylan Thomas (nés un 27 octobre), voilà un rapport de forme et de sens plus pertinent à mes yeux.
Extraordinaire préface d’Emiliano Sciuba aux Poesie inedite de Dylan Thomas. Sciuba est le traducteur italien de ce dernier pour le compte des éditions Crocetti. J’attends avec impatience les parallèles et lignes croisées qu’il établira entre Alda Merini (La Folle d’à côté, Arfuyen, Monique Baccelli trad.) et Thomas. Peut-être le rencontrer à Rome encore cet été.
Sans doute a-t-on déjà rapproché Merini et Sylvia, bien que les poétesses ne soient pas faites, là non plus, du même bois. Le rapport à la « folie » me semble pauvre, au plan critique — il touche au dolorisme et témoigne d’une simple lecture de surface. Dylan et Sylvia, voici quelque chose de beaucoup plus sérieux et profond, pris dans la prosodie même du poème.