
à-peu-près
L’à-peu-près, la ressemblance partielle, sert de stimulant à la pensée autant qu’au poème. La contraction propre à la métaphore en appelle à sa contradiction (parfois en toute décontraction) ; de même que l’apparence permet d’apparier, de travailler le réel et son double. Cela fonctionne au niveau du mot : un mot pour un autre ; mais aussi à l’échelle du monde : une chose pour une autre. (Et il arrive que le mot et sa chose tantôt se chevauchent, tantôt s’écartent, s’écartent ensemble ou séparément.)
Le jeu sur les apparences induit par l’à-peu-près est proche de la paréidolie, à laquelle Albarracin est sensible, notamment à travers les travaux de Katrin Backes et Sylvain Tanquerel, qu’il publie au Cadran ligné.
cela
Cela est un livre d’Albarracin publié aux éditions Rougerie en 2016. « Cela » est un déictique. Cela désigne. Nous sommes au regret d’annoncer que cela glue indégluablement dans l’être.
Cela pointe du doigt vers ce qui est, mais aussi vers ce qui n’est pas. L’idiot merveilleux regarde le cela de la lune.
Un aigle peut n’exister qu’en vertu du « cela » — d’un « c’est » inaugural, parent glué du « cela ». Il se peut qu’un aigle n’existe que dans l’espace discursif du poème. En cela que « c’est » touche à ce qui n’est pas. Cela participe de la fiction essentielle au poème.
C’est un aigle dans le ciel. On ne le voit pas. Normal, il n’est pas là, il n’y en a pas dans nos régions. C’est juste que c’est un aigle dans le ciel, quelque chose dans le ciel, dans l’envergure du ciel, un aigle. Il danse, il plane, il plie et déplie le ciel. Un aigle dans le ciel, vous dis-je. (Cela)
L’aigle qui n’est pas vole dans le ciel. L’aigle qui n’est pas ne vole pas. Il est posé. Il est posé dans le ciel, au début du poème, par la magie du « c’est ». Du ciel au cela, il n’est qu’un battement d’ailes. C’est un signe ascendant qui, posé là dans le ciel, a fait son nid très haut dans l’invisible.
Mais cela peut aussi se réduire à un simple tas. Le tas ramassé du ça. Ça qui est un cela tassé.
Un tas de ça est ça en tas. Un tas se flèche, fourche, se pique du tas, s’invective comme tas, se vectorise. Il court à ses pentes, le tas, il se laisse aller à ça. Il a la tête dans le tas. Le tas est le tas de remuer ça. De bas en haut et de haut en bas il remet ça. (Cela)
Cela, ce ça en tas, participe de l’élan vers les choses. Ça fugue et décolle depuis le tas pour mieux retomber dans le tas du ça. De l’aigle au tas, verticalité tendue du poème (cf. Roberto Juarroz).
Cela n’est autre que cela, ça qui est (au besoin, n’étant pas). Cela déborde l’être. Cela rebique capricieusement. Cela rend chèvre, et plutôt deux fois qu’une. Cela re-bique. « Voudrait-on la chose même, la chose nue, l’hapax de l’être, que cela pointerait encore le bout de sa redite. » (Cela). Il n’y aurait, à ce sujet, rien à dire, ni à redire, mais rien n’a été dit encore qui puisse laisser aller cela à cela, laissant les choses aux choses, pour ce qu’elles sont, tout en n’étant pas.
écart
L’écart par quoi la tautologie ne se réduit pas à une stricte figure de l’identité, faisant d’elle une sorte de métaphore — un trope, soit une figure de transmutation —, cet inframince permet de scinder le mot autant que la chose, parfois dans un seul et même mouvement. Le jeu entre différence et répétition crée l’écart poétique et permet l’analogie, au sein même du même. Ainsi, l’à-peu-près entre « pomme » et « comme » chez les Réisophes. La signature des choses marque un écart minime entre la chose et son mot, entre le mot et le mot, entre le mot mot et sa chose.