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Volkovitch et alli : traduire en vers ? (notes sur la traduction, 9)

Je l’ai dit et répété, ici-même. Se résoudre à l’idée selon laquelle la poésie est intraduisible relève à mes yeux d’une impardonnable paresse intellectuelle et, à mieux dire, morale. C’est bien connu, si la critique est facile, l’art est quant à lui difficile. Je suis moi-même un piètre traducteur de poésie. Il m’arrive, pour tenter de pallier ce handicap — de tâcher de le masquer — de me draper dans la mauvaise foi. Lorsque j’essaie de traduire un poème de Malcolm Lowry, par exemple, je ne parviens qu’à peu de chose [voir ici], et si ma traduction ne vaut rien, c’est parce que l’original, au fond, n’est pas terrible…

Voici sans doute ce qui motive les présentes notes sur la traduction : la difficulté que j’éprouve dans ce domaine me procure un goût tout particulier pour l’étude, plus rêveuse que méthodique, du geste de traduire, pour la lecture de différentes traductions, de Shakespeare, de Dante, de Joyce, de Hopkins, de Donne ou de Perec (liste non exhaustive).

Enfant, je lisais le dictionnaire. C’était un peu de cet ordre également.

À mesure que je lis du texte traduit, que je me sature, par exemple, du Paradis perdu non pas de Milton mais de Chateaubriand, que je m’intéresse au grain (gain?) de cette traduction, je me détache joyeusement de tout discours théorique consacré à la traduction. Même Meschonnic en convient, la traduction résiste à la théorie. Mieux : elle est par nature émancipée de la théorie. Elle est irrécupérable (terme aux connotations amusantes). Elle est tout autre chose, un lieu sauvage qui n’accepte pas qu’on vienne y légiférer. Ce territoire ne saurait admettre de carte véritable.

Lorsque le traducteur évoque l’art de traduire, c’est autrement plus intéressant.

Nous disposons ainsi de véritables récits d’aventuriers, parfois dans l’obscur, souvent par des terres inconnues. Hic sunt leones ! et l’on aimerait que les lions restent où ils sont, féroces et indomestiqués.

Ainsi, j’apprécie la préface de Jouve à ses traductions de Shakespeare. Je la trouve honnête, au plus fort d’une subtilité un peu torve, alors même que sa traduction ne me convainc pas pleinement. Qu’on me comprenne bien. Je ne sanctifie pas l’original : je suis, bien au contraire, capable d’avancer qu’une traduction peut se révéler, sous certains aspects, meilleure que l’original.

Jouve écrit : « Traduire la poésie est une besogne ardue; parce que, de tous les arts littéraires, la Poésie est la plus enracinée dans son sol, en dépendant d’une langue dont les harmoniques sont propres; et parce que, pour être traduite en ses valeurs, elle doit devenir poésie dans l’autre langue. » Besogne du traduire donc, comme je le soulignais déjà. En cela que le poème est dans le besoin de ce geste (non de la théorie de ce geste). Jouve, encore : « Une traduction de poésie doit revendiquer le droit à une certaine infidélité; mais alors (pour parler comme Shakespeare) le pire de l’infidélité peut devenir le meilleur de l’infidélité. En s’éloignant comme il le faut de la lettre, elle approche l’esprit : elle doit établir d’abord un poème français, avec tout l’appareil de ses correspondances, et ce poème doit être en outre constamment nourri de la substance du poème étranger. » Pour Jouve, on traduit Shakespeare pour le meilleur comme pour le pire. Ce sont des noces qui peuvent et doivent avoir lieu dans plusieurs lits. Traduction osée de Jouve.

Ce qu’il convient de repenser, c’est la fidélité. S’éloigner de la lettre, et qu’est-ce que la lettre? mais « comme il le faut ».

Dans la besogne de traduire, il y a besoin d’infidélité, d’une infidélité certaine et sûre de ses droits, bien que l’on tremble toujours, pour peu que l’on soit honnête, de jouir dans la muse d’un autre. Pierre Vinclair, à qui je dois cette dernière formule, fit un tour particulier au Carrion Comfort de Hopkins (voir Europe n° 1129 et Le Chaos dans 14 vers), proposant des double-octosyllabes en lieu et place de l’hexamètre hopkinsien. Sacrilège, et combien ! mais qui me semble œuvrer dans le sens non d’une trahison stricte, mais d’une fidélité élargie, étendue.

Il y a quelque chose de très sexuel là-dedans. C’est lié, bien sûr, à la métaphore de la fidélité. Quelqu’un disait un jour que l’on pouvait violer la langue, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants. C’est rude comme du Shakespeare le plus rustique, et devenu un brin brutal pour nos chastes oreilles. Tout le monde aura repéré, avec cette affaire de viol, le détournement d’une formule célèbre d’Alexandre Dumas, non moins térébrante, où il n’est pas question de la langue, mais de l’Histoire. L’origine de la belle infidèle remonte quant à elle au début du 17ème siècle. Elle est contemporaine, peu ou prou, de Shakespeare, ce qui offre à Jouve un surcroît de justesse (ne conviendrait-il pas de parler de justesse, plutôt que de fidélité en traduction?).

Dans Traduire le vers ?, Michel Volkovitch brode à partir de cette métaphore éculée, lorsqu’il remarque : « à tout prendre je préfère être charmé par une belle pas trop fidèle plutôt que rebuté par une souillon pudibonde. » On se mettrait presque à rêver à ce que pourrait être une Traduction dans le boudoir. Paru aux éditions Le miel des anges, au printemps dernier (2024), Traduire en vers? est un viatique qui confirme mes intuitions. Ce n’est, Dieu merci, pas un traité de traductologie. Plutôt une série de récits d’aventures dans le traduire. Hic sunt leones.

Aventures, oui. Je n’invente rien, c’est à la page 17 dudit bouquin : « Ceci n’est pas un mémoire ou une thèse, ni même un exposé strictement structuré, mais un journal de bord doublé d’un cahier de recettes, où je m’apprête à passer en revue, dans un ordre à peu près chronologique, mes aventures de traducteur en vers. »

Au départ, ouvrant ce livre et le parcourant rapidement, j’ai estimé qu’il y avait trop de Volkovitch. Car Traduire en vers ? se présente comme un recueil comprenant, outre Volkovitch, des traducteurs de tous bords : Jacques Ancet, Camille Bloomfield, André Markowicz, Marc Martin, Guillaume Métayer, Jean-Luc Moreau, Françoise Morvan, Jean-Gaspard Páleníček, Alexandre Pateau, Danièle Robert, Pierre Troullier et Pierre Vinclair, garantissant un joli panel linguistique. Tout ces noms, sur la couverture du livre, apparaissent au-dessous du Volko (Lowry décidément m’obsède). Mais Volkovitch occupe une bonne cinquantaine de pages pour nous narrer ses aventures liées à la langue grecque, là ou on n’accorde que quelque cinq pages à chacun des autres.

Or, Volkovitch finalement s’efface derrière les brèves notices qu’il consacre aux auteurs grecs traduits par ses soins. Cette défense et illustration de l’art de Volkovitch est suivie de quatre notices consacrées à « Quelques grands anciens » : Joachim du Bellay, Jacques Delille, Jean Malaplate, Robert Ellrodt. La belle remarque qu’il propose quant à du Bellay traduisant Virgile n’est pas dénuée de sel : « À la Renaissance, époque libre entre toutes, on se souciait peu de distinguer les poèmes traduits de ceux adaptés de ou inspirés par. Ce qui n’est plus possible en notre temps de propriétaires et de chasses gardées. »

Avant de parler rapidement des contemporains, qui suivent ces anciens, il convient peut-être que l’on s’attarde sur Volkovitch. On connaît sans doute son blogue, qui est très fréquentable. L’homme jouit d’une sérieuse réputation de traducteur, qui n’est sans doute pas usurpée. Il est féru de course à pied (qui lui inspire des proses parues aux Vanneaux), fut professeur d’anglais (comme quoi), mais c’est depuis le grec qu’il traduit aujourd’hui encore. Et il traduit beaucoup.

C’est ainsi que la maison d’édition que Volkovitch a fondée en 2013, Le miel des anges, se spécialise dans la poésie grecque. Volkovitch y a traduit et fait paraître plus de 130 auteurs, dont Séféris, Cavàfis et Elýtis, pour les plus connus. Ceux à qui l’incurie éditoriale française n’a pas réservé un trop mauvais sort. C’est ainsi que je suis en train de découvrir l’Erotókritos de Vicénzos Kornáros, vaste roman en vers qu’à ma courte honte je ne connaissais pas, ou encore les poètes de Thessalonique dont Volkovitch a publié une anthologie dernièrement, toujours au Miel des anges (où d’autre ?).

Volkovitch nous rappelle que l’on se résout traditionnellement à traduire le vers en prose. « Tandis que dans d’autres pays traduire en vers va de soi, en francophonie la prosification tient plus fortement le haut du pavé avec arrogance. » À commencer par Marguerite Yourcenar, s’occupant de Cavàfis. Or, pour Volkovitch, « on traduit en vers ou on laisse tomber ». Ce qu’il nous explique, en quelques pages pleines de vigueur, c’est qu’il convient de « bricoler » là où on aurait tendance à littéraliser, à se perdre dans un mot-à-mot stérile. C’est la leçon d’Efim Etkind (auprès de qui s’est formé Markowicz) dont j’apprends ici l’existence, et à qui Traduire en vers ? est dédié. Réinventer la fidélité, de même que l’amour est à réinventer, voilà un des grands enjeux de maintenant. Ce que recherche Volkovitch, c’est « ce temps suspendu, ce no time’s land qu’est l’émotion poétique ».

Pierre Vinclair propose quatorze remarques sur la traduction, qui prolongent son Chaos en 14 vers, avec en prime une traduction du Sonnet 44 de Shakespeare. La traduction en vers se justifie pleinement selon Vinclair. Ainsi pour ce qui est des « prières déchirées » de John Donne, où la rime est peut-être moins « cruciale » que dans les épigrammes de Shakespeare. Il faut lire ces 14 remarques, qui font comme un sonnet de pensée lié à la traduction du sonnet. Et s’il fallait n’en garder qu’une, ce serait celle-ci : « On peut chercher différentes choses quand on traduit. Il n’y a pas ‘‘la traduction’’ ». Cette proposition est libératoire. Elle donne une forme de courage, sinon d’audace face au texte littéraire que l’on a canonisé, sanctifié pleinement. Que l’on vise à confisquer (voir plus haut, Volkovitch au sujet de la Renaissance).

Du courage, on en trouvera également dans la proposition de Marc Martin : « Cent fois sur le métier… Prends le temps qu’il faut, sans compter s’il le faut : apoticaire, tu n’es point en l’espèce. Mais plutôt promeneur, carnet et crayon en main (comme Radnóti traduisant La Fontaine), tant le rythme de la marche peut aider à se couler, à l’aise et non pas à l’étroit, dans le moule formel, si rigoureux soit-il, du poème. »

Se dessine en somme dans Traduire en vers ? une essentielle hétérodoxie qui assure un appel d’air non seulement dans le traduire, mais plus généralement dans le champ de l’écriture. La variété des approches, qui se retrouvent toutes dans le recours au vers, témoigne de ce qu’il ne saurait y avoir une seule idée de la traduction, que l’on traduise Quevedo (Jacques Ancet), Patrizia Valduga (Camille Bloomfield) ou encore Nietzsche (Guillaume Métayer).

Appel d’air, nouveauté, alors même que l’on traduit dans cette forme ancienne qu’est le vers. Là-dessus, précisément, « on ne lâche rien », clame Métayer (voir son A comme Babel). Et l’hétérodoxie que je perçois dans ces multiples façons de traduire est essentiellement affaire de souplesse. Faire du français une langue d’accueil est incontestablement une gageure, mais, comme le constate Pierre Trouillier, « postulant que la traduction poétique consiste à écrire dans ma langue le poème d’un.e autre, je ne conçois pas de l’écrire autrement qu’en vers si cet.te autre a proposé dans sa propre langue une forme versifiée. » C’est bien de traduction poétique dont il est question. Non de la simple transposition d’un poème. La traduction, faut-il le redire? est un moment du poème.

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