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Lampedusa & l’Espagne : les beaux yeux de Maman

per Nicoletta

C’est un aspect de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui n’avait jamais été abordé de manière aussi sensible et profonde. On a en effet tendance à ne voir en l’écrivain sicilien qu’un lecteur des domaines français et anglais, délaissant même quelque peu les auteurs italiens. Tout y incite. À commencer par les leçons de Letteratura inglese et de Letteratura francese qu’il donnait dans les années 50 à un petit cénacle composé essentiellement de Francesco Orlando et de Gioacchino Lanza Tomasi. C’est à ce dernier que l’on doit Lampedusa e la Spagna (Sellerio, 2024), petit ouvrage de 118 pages. Rappelons le soin extrême que la Sellerio apporte à ces livres bleus et fort élégants, alors même que d’autres maisons, moins modestes, se soumettent assidûment quant à elles à des impératifs de laideur et de trivialité (et pas qu’en France).

Lanza Tomasi, fils adoptif de l’auteur du Guépard, a fait paraître de nombreux ouvrages consacrés à Lampedusa. Il a également co-édité, avec son épouse Nicoletta Polo, le volume « I Meridiani » (l’équivalent italien de notre « Pléiade ») des œuvres de Lampedusa. Le Professeur Lanza sait cependant faire grâce de la lourdeur propre à la critique littéraire de métier (il est lui-même musicologue), tout en évitant l’écueil du récit auto-centré, ruisselant de subjectivité. Il nous offre un mémoire qui est bien davantage qu’un livre, un de plus, consacré à Lampedusa.

Il revenait à Lanza Tomasi de produire ces quelques souvenirs, en sa qualité de témoin privilégié de ce que furent les dernières années de l’écrivain, au 28 de la via Butera, celles de la composition du Guépard. Nous sommes quelques-uns à regretter que cette voix savante et chaleureuse se soit tue, et que tant de portes soient désormais fermées. Les mystères d’Il Gattopardo n’ont pas fini d’irradier la lecture de ce grand roman « de toujours » (Aragon).

Giuseppe Tomasi di Lampedusa et Gioacchino Lanza (1955)

Beaucoup de choses ont été dites déjà, par Francesco Orlando dans ses livres, dans la biographie de Lampedusa que l’on doit à Andrea Vitello, ou encore dans The Last Leopard de David Gilmour. Mais l’Espagne manquait, sans même que l’on s’en aperçoive. Lanza Tomasi reconstitue cette tache aveugle au sein de l’œuvre et de la vie de son père adoptif.

Tout débute avec le cauchemar de l’histoire, dont le roman de Lampedusa prend dûment acte. On se souvient du plafond qui s’effondre, sous l’impact d' »une bombe fabriquée à Pittsburgh, Penn. », en 1943. Le Prince de Lampedusa, dernier du nom, perd alors tout.

Lanza raconte, mais de l’intérieur et non sans justesse et empathie, ce que furent les années d’après-guerre dans une Palerme détruite à soixante-dix pour cent par les bombardements alliés. Bien sûr que la guerre est une chose sale. Aujourd’hui encore, témoins de cette époque, les livres de la bibliothèque de Lampedusa qui ont pu être sauvés du bombardement, en cours de classement, sont indissociables de la poussière et des plâtras de son palais anéanti.

Lanza, cousin lointain de l’écrivain, n’a qu’à tirer le fil de sa propre généalogie pour nous parler du lien qui l’unit à son père adoptif. Tout cela transparait en filigrane dans l’œuvre même : Tandredi dans Le Guépard, Paolo Corbera dans Le Professeur et la Sirène, ces personnages sont partiellement calqués sur Lanza, le beau jeune homme que Lampedusa nommait affectueusement son « Gioitto ».

L’incontestable nostalgie propre à Lampedusa ne saurait se confondre avec un quelconque passéisme. Ainsi, Lanza de nous apprendre que Lampedusa s’était inscrit au ciné-club de Palerme, où il put voir les films interdits par le régime fasciste : Fritz Lang, Renoir, les Marx Brothers. De même, il lisait Gramsci, et cela peut surprendre, dont il appréciait particulièrement les Lettres de prison, et quelques auteurs italiens modernes comme Moravia, Morante, Longanesi ou encore Malaparte. Lanza rappelle aussi, entre autres anecdotes fascinantes, la rencontre, dans les années 30, de Lampedusa et de Pirandello à Londres. C’est alors l’occasion de parler de Sicilien à Sicilien, l’auteur de Six personnages en quête d’auteur étant « l’homme le plus intelligent qu’il m’ait été donné de rencontrer », selon Lampedusa.

Le domaine espagnol classique a assez grandement occupé Lampedusa. Lanza et son père adoptif lisaient ensemble Tirso de Molina, qui figure dans la bibliothèque de La Ciura, le personnage acariâtre dans Le Professeur et la Sirène. Cervantès également avait leurs faveurs, notamment les Nouvelles exemplaires.

Lanza nous apprend que ce fut auprès de Lucio Piccolo (quand donc se décidera-t-on à publier son œuvre poétique?), à la faveur d’un de ces séjours de Lampedusa chez son cousin à Capo d’Orlando, que se fit la découverte de la poésie espagnole, dont Lucio était féru. C’est par ce biais que Lampedusa fut initié à saint Jean de La Croix, aux Soledades de Góngora, à Calderón de la Barca, ou encore à Quevedo. C’est en somme tout un pan de l’imaginaire de Lampedusa qui est ici dévoilé.

L’écrivain était appliqué, sinon acribique, dans sa découverte de la langue et de la littérature d’Espagne. Au point de s’y aventurer seul, notamment chez Lorca, dont il avait fait l’acquisition des œuvres complètes (édition Aguilar de 1955). On a retrouvé, glissées dans ces volumes, les pages quadrillées d’un petit lexique espagnol/italien que l’écrivain, alors occupé par la composition d’Il Gattopardo, avait établi.

Mais la profondeur et la richesse du propos ne tiennent pas ici à la seule littérature. Les images reproduites dans l’ouvrage en témoignent, où l’on peut voir Conchita Ramírez de Villa Urrutia y Camachio, mère de Lanza Tomasi. Lampedusa e la Spagna se lit aussi comme un vibrant hommage à cette dame, dont la beauté et la trajectoire furent hors normes.

un regard qui vous hante

Née à Constantinople, où son père était ambassadeur, María Concepción (Conchita) Ramírez de Villa Urrutya y Camacho fut éduquée en Angleterre, et elle fit de l’anglais sa langue, oubliant peu à peu l’espagnol qu’elle ne pratiquait plus qu’avec son amie intime Mercedes Ruspoli, fille d’un joueur de bridge professionnel.

Anecdote belle entre toutes, toujours liée à l’Espagne. Picasso, qui avait rencontré à Biarritz Annita Camacho, mère de Conchita et grand-mère de Lanza, entreprit de faire le portrait de la belle Conchita. Mais Mamma estima que le portrait n’était que peu ressemblant, et rendit son dessin au génie de Malaga. Sans doute que le peintre avait alors manqué de rendre la puissance d’envoûtement des yeux de la jeune femme. On peut néanmoins voir aujourd’hui, au palazzo du 28 de la via Butera, deux dessins de Picasso représentant Annita Camacho.

Le récit familial qui nous est ici offert se présente également comme un roman d’apprentissage, presque un portrait de l’artiste en jeune homme, où l’on croise les cousins Lucio et Casimiro Picolo. Lanza Tomasi retrace un parcours à travers la vie de Lampedusa, et de la sienne propre, mais la clef véritable de cette brillante étude n’est autre que Conchita. Lampedusa e la Spagna est le livre que Lanza écrivit avant tout pour sa mère.

On retrouve les yeux de Conchita, ses yeux d’un « bleu trouble » (« azzuro-torbido »), dès la première partie du Guépard. Ce sont ceux de Tancredi-Gioitto : « À travers les fentes étroites des paupières les yeux d’un bleu trouble, les yeux de sa mère, ses propres yeux, le fixaient rieurs. »

Aujourd’hui encore, Nicoletta Polo Lanza Tomasi se souvient du regard de sa belle-mère, et estime que son fils Giuseppe a les yeux de sa très belle nonna. Ce qui est vrai.

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