
Sans doute que la notion de prose libre contient quelque impureté dès le départ. Non qu’elle soit mal pensée. Elle n’a pas été pensée encore, bien que, çà et là, on ait pu faire usage de cette appellation déjà.
Sans qu’elle soit un mauvais objet théorique, elle ne saurait se restreindre à une définition ou à une quelconque recette poétique. Elle résiste et, ce faisant, se déploie en une certaine pratique qui n’a cure d’aucun discours, à commencer par celui-ci.
Une radicale adultération rend, dans le cas de la prose libre, la notion de liberté douteuse. Cette prose, redisons-le, est indissociable du vers (forme contrainte). La dénomination prose libre, pour ce qu’elle vaut, se superpose au vers libre, l’enfonce plus loin, plus éhontément, dans le rêve (Nerval, Aurélia) ou le prolonge dans les mots, dans le rythme. Elle contient le vers, mais celui-ci y est maintenu in absentia, comme une rémanence entêtée.
Les nouvelles de Raymond Carver, par exemple, relèvent éminemment de la prose libre. Leur caractère poétique, prose-libriste, est confirmé par le prosaïsme (le côté prosé) des poèmes du même Carver, à leur métrique en apparence impressionniste.
Il y a incontestablement continuité de la nouvelle au poème (relire Poe sur cette question). Pour le roman, c’est moins sûr. La prose libre, du fait de la rémanence du vers, du poème, de l’épaisse Dichtung, s’épanouit idéalement dans une forme courte. Ou alors, c’est Ulysses, The Waves, Under the Volcano.
Peut-être que la consistance, plus encore que la densité, est une notion intéressante pour tâcher de caractériser la prose libre. La consistance renvoie à une organicité, là encore héritée du poème, du poème contenu in absentia. Cela tient. Mais on ne sait pas à quoi, ni comment.
Aye, there’s the rub.
On ne sait guère à quel paradigme se vouer, mais ce dont on est néanmoins persuadé, c’est que la prose libre se déploie selon l’axe paradigmatique, non syntagmatique. Mieux : elle convoque des absents, pour les révoquer aussi tôt.
Peut-être que le blank verse shakespearien peut constituer un exemple de prose libre : il digère la Bible ou les Homélies. Il convoque ces discours, ces formes, pour les mieux révoquer, les mettre en crise ou les dialectiser. Mais c’est encore du vers…