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Foisonnement (notes sur la traduction, 10)

Dans le jargon traductologique, il est question du taux de foisonnement. Une langue foisonne davantage qu’une autre. Réputé pour ses monosyllabes, l’anglais a un foisonnement négatif par rapport au français ou à l’italien par exemple. (La formule foisonnement négatif me laisse songeur.) En clair, on emploie moins de matériau linguistique pour traduire en direction d’une langue à foisonnement négatif. Et inversement : l’italien ou le français exigent davantage de signes, de syllabes, de mots que l’anglais. On parle alors de foisonnement positif, de foisonnement tout court.

Emiliano Sciuba, qui a traduit des poèmes inédits de Dylan Thomas pour le compte des éditions Crocetti (basées à Milan), fait foisonner la langue italienne comme jamais, à l’occasion de sa traduction de « Children of Darkness Got No Wings ». Le vers 14 de ce poème est proprement tératologique en italien (en italiques ci-dessus) :

[…]
Infatti siamo uomini qualunque,
Dormiamo, ci svegliamo, dormiamo di nuovo, mangiamo, ci innamoriamo e ridiamo
Con bocche ed occhi grandi e secchi,
Miserabili, insignificanti e parassiti,
Puzziamo di sigarette e ascelle,
Mutiliamo le nostre sagome e ci ritiriamo di note
In un letto doppio o singolo,
Pensieri ossessivi ci sfrecciano in testa.
[…]

Là où l’anglais donne :

[…]
For we are ordinary men,
Sleep, wake, and sleep, eat, love and laugh,
With wide, dry, mouths and eyes,
Poor, petty, vermin,
Stink of cigarettes and armpits,
Cut our figures, and retreat at night
Into a double or a single bed,
The same thoughts race through our head.
[…]

*

Il faudrait adapter la notion non à différentes langues, mais à différents poètes. Qui d’entre Shakespeare et Hopkins est le plus foisonnant? Réponse facile. Plus difficile : qui d’entre Eliot et Yeats?

Mieux encore, tâchons de penser le foisonnement, positif ou négatif, per se. Sans rapport à la traduction. La langue d’Emily Dickinson est a priori peu foisonnante, foisonnante négativement même, mais c’est lié, sans doute à la forme employée. Il faudrait étudier cela de plus près.

Pensons le foisonnement relativement à un poète donné. Tâchons de concevoir le foisonnement naturel, et non relatif, de tel ou tel auteur. Ainsi John Donne est sans doute moins foisonnant dans ses sonnets que dans ses élégies. Et c’est dans ses épigrammes que l’on s’attendra à un foisonnement encore moindre. Bien sûr, c’est encore lié à la forme. Mais qu’en serait-il de ce foisonnement conçu en lui-même, par rapport à la propre langue du poète? Quels sont les motivations profondes, et pourquoi pas inconscientes, du foisonnement?

Autre méditation possible. Penser au foisonnement d’un poète s’auto-traduisant (cas de Beckett, dont le foisonnement naturel est amené à varier). Ou encore : que se passe-t-il, chez Milton, comment cela foisonne-t-il, lorsqu’il compose des sonnets en italien (qui ne sont certes pas ses meilleurs)?

Le foisonnement, naturel ou absolu, participerait-il de l’énergie du poème? Dans quelle mesure?

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