Non classé

Roussel/Foucault

pour Benjamin

Le Raymond Roussel (1963) de Michel Foucault se trouve en bonne place sur les rayonnages de la bibliothèque des rousselliens, ou des rouselâtres. Il est pour moi une sorte de livre-fétiche. Le hasard a placé ce talisman entre mes mains, et j’ai longtemps cheminé avec en poche ce petit volume où j’ai toujours voulu voir un génial produit en croix : la rencontre, si l’on veut, de Raymond Foucault et de Michel Roussel.

Il y a ce très bel entretien que donne Foucault en 1984 à Charles Ruas, le traducteur du Raymond Roussel (le titre du livre en langue anglaise est idéalement borgésien : Death and the Labyrinth, et la traduction est exemplaire). Foucault s’adonne alors à une sorte de coming out littéraire :

« Mon rapport à mon livre sur Roussel et à Roussel est vraiment quelque chose de très personnel qui m’a laissé de très bons souvenirs. C’est un livre à part dans mon œuvre. Et je suis très content que jamais personne n’ait essayé d’expliquer que si j’avais écrit le livre sur Roussel, c’est parce que j’avais écrit le livre sur la folie, et que j’allais écrire sur la sexualité. Personne n’a jamais fait attention à ce livre et j’en suis très content. C’est ma maison secrète, une histoire d’amour qui a duré pendant quelques étés. Nul ne l’a su. »

Cela ne laisse pas de me fasciner. J’ai consacré, dans une autre vie, un article à la question, paru dans un volume collectif aux Classiques Garnier. Ledit bouquin à couverture jaune s’empoussière, c’était à prévoir, sur une étagère non loin de la Sorbonne, dans l’indifférence la plus crasse. Ici, au moins, il y a les venticinque lettori. Merci à eux, quand elles ou ils me lisent.

— Non, mais tu as vu aussi ce que tu écris ? Vingt-cinq lecteurs, cela me paraît bien optimiste.
— Si tu crois que cela m’empêchera d’écrire ce que j’écris…

Qu’il y ait du biographème dans le Raymond Roussel paraît évident. La rhétorique du secret qui s’y déploie, fort rousselliennement, le suggère de manière entêtante et insaisissable : « … par rapport à ce secret, tous les textes de Roussel seraient autant d’habiletés rhétoriques révélant à qui sait lire ce qu’ils disent, par le simple fait, merveilleusement généreux, qu’ils ne le disent pas. » ; « … chaque mot est à la fois animé et ruiné, rempli et vidé par la possibilité qu’il y en ait un second — celui-ci ou celui-là, ou ni l’un ni l’autre, mais un troisième, ou rien. » etc. De même, on ne peut être que frappé par le fait que le Raymond Roussel ait paru le même jour, ou très peu s’en faut, que Naissance de la clinique, en mai 1963. Ces livres jumeaux communiquent secrètement de l’un à l’autre.

Philippe Sollers fit une recension du Raymond Roussel pour Tel Quel (ce sera repris dans Logiques, en 1968), où il remarqua, en note, la parenté de ces deux livres : « témoin ce texte extraordinaire cité, et dirait-on roussellien, de Laënnec sur le foie du cirrhotique ». Mais on peut aller plus loin. Le chapitre neuvième de Naissance de la clinique s’intitule « L’invisible visible ». Il fait signe aussi bien à Maurice Merleau-Ponty (qui avait laissé derrière lui les friches du Visible et l’invisible) qu’à l’auteur de La Vue. Il m’a toujours plu de constater qu’au livre de la naissance du regard médical répond le livre sur Raymond Roussel, polarisé par la mort de ce dernier. Foucault écrit, de manière flamboyante :

« Dans les Impressions, dans Locus Solus, dans tous les textes à “procédéˮ, sous la secrète technique du langage, un autre secret se cache, comme elle visible et invisible : une pièce essentielle au mécanisme général du procédé, le poids qui fatalement entraîne les aiguilles et les roues — la mort de Roussel. Et dans toutes ces figures qui chantent l’infinie répétition, le geste unique et définitif de Palerme se trouve inscrit comme un futur déjà présent. »

Que les deux ouvrages touchent au domaine clinique, encore que, dans le cas du Raymond Roussel, ce ne soit que par un effet de bord, n’est pas sans les fondre dans le moule des préoccupations qui sont alors celles de Foucault. (Les deux livres de Foucault seraient même, plus encore que des livres jumeaux, de véritables frères siamois, indissociables l’un de l’autre.) Même si Roussel n’apparaît pas dans Histoire de la folie, ouvrage portant sur l’âge classique, il est fait, dans Maladie mentale et psychologie (1962) quelques allusions ouvertes à la « folie » de Roussel.  Cet essai fut originellement publié en 1954 sous le titre Maladie mentale et personnalité (il s’agissait du premier livre de Foucault), avec une fin différente, qui ne mentionnait pas Roussel (Foucault ne découvrit Roussel qu’en 1957). Dans la réédition de 1962, Roussel fait une apparition dans une conclusion célèbre, non dénuée de lyrisme :

« Il y a une bonne raison pour que la psychologie jamais ne puisse maîtriser la folie ; c’est que la psychologie n’a été possible dans notre monde qu’une fois la folie maîtrisée, et exclue du drame. Et quand, par éclairs et par cris, elle reparaît comme chez Nerval ou Artaud, comme chez Nietzsche ou Roussel, c’est la psychologie qui se tait et reste sans mot devant ce langage qui emprunte le sens des siens à ce déchirement tragique et à cette liberté dont la seule existence des “psychologuesˮ sanctionne pour l’homme contemporain le pesant oubli. »

De manière saisissante, Foucault garantit à Roussel une place de choix dans le canon littéraire, le rangeant non loin de Nerval, d’Artaud et de Nietzsche. Position que Roussel n’occupe en réalité que difficilement. Ces « cris », ces « éclairs », ce « déchirement tragique » dont parle Foucault mettent en lumière le statut de la littérature en tant qu’acte de folie, qui s’oppose fermement au discours de la psychologie. Mais ils touchent également à la question du Cogito et de la folie.

Ici, la folie ne semble pas, contrairement à ce qui se joue dans Histoire de la folie, exclue du drame. On pense à la querelle avec Jacques Derrida, initiée par « Cogito et histoire de la folie » (article qui a fait couler beaucoup d’encre, qui sera repris dans L’Écriture et la différence).

La folie fait partie du drame, puisqu’il arrive que la littérature — Nerval, Hölderlin, Artaud, Nietzsche ou Roussel tout du moins — se situe sur le même plan que la folie. « C’est ce rapport qui, malgré toutes les misères de la psychologie, est présent et visible dans les œuvres de Hölderlin, de Nerval, de Roussel et d’Artaud, et qui promet à l’homme qu’un jour, peut-être, il pourra se retrouver libre de toute psychologie pour le grand affrontement tragique avec la folie. » (Maladie mentale et psychologie). Cela doit bien sûr se lire en regard également de la réflexion foucaldienne sur la folie et l’ « absence d’œuvre », qui resserre ou aiguise l’aporie entre création et folie.

Roussel est également mentionné dans Les Mots et les choses (1966), non loin de Mallarmé, de Leiris, d’Artaud ou de Ponge. L’œuvre de Roussel est ainsi perçue comme un espace où « le langage, réduit en poudre par un hasard systématiquement ménagé, raconte indéfiniment la répétition de la mort et l’énigme des origines dédoublées ». Cela résume de manière vigoureuse le Raymond Roussel, mais Foucault continue :

« Et comme si cette épreuve des formes de la finitude dans le langage ne pouvait pas être supportée, ou comme si elle était insuffisante (peut-être son insuffisance même était-elle insupportable), c’est à l’intérieur de la folie qu’elle s’est manifestée. »

Si les expérimentations de Roussel avec les mots (la liberté dont cet être claustral fait l’expérience par ou à travers le langage) s’enracinent dans la folie, elles n’en sont pas moins indissociables de la transparence et du regard dont il est tant question dans Naissance de la clinique.

On s’accorde à souligner l’importance du Raymond Roussel, encore qu’Annie Le Brun s’oppose obstinément à l’approche de Foucault. « On se souvient, écrit-elle,

combien celui-ci s’intéressa à faire apparaître, à la place du feu qui avait consumé Roussel, une construction langagière susceptible d’être décryptée “à la manière du nouveau romanˮ comme “le premier répertoire en forme de littérature des pouvoirs dédoublants du langageˮ. C’était la première fois que l’auteur des Mots et les choses délaissait l’histoire des idées pour passer du général au particulier. Mais cela en valait la peine : Roussel écrivant, à l’évidence, dans le but de ne rien livrer de lui-même, il était facile de le prendre au mot, en s’en tenant aux mots, et d’en faire un mannequin qui parle pour illustrer à volonté toute thèse sur l’autonomie du langage. »

Les études que Le Brun consacre à Roussel sont passionnantes. Elles nous restituent Roussel, documents à l’appui, tout en gardant un souffle incontestable. Je pense bien sûr à Vingt mille lieux sous les mots (1994), qui est fondamental en cela que Roussel y apparaît comme un poète inspiré, en proie aux affres de la matière.

Le livre de Foucault est, quant à lui, sans doute plus éblouissant que réellement éclairant. Rhétorique du secret oblige.

Comment ne pas donner raison à Le Brun? Le Raymond Roussel a en effet été la porte ouverte à tous les courants d’air textualistes ou textiques, lesquels ne nous font, au reste, ni chaud ni froid. Qui donc a jamais lu sérieusement la « Productivité dite texte » de Julia Kristeva ? Qui pour se lover dans les études que Jean Ricardou consacre à Roussel ? Roland Barthes remarquait un jour que ce serait la théorie la plus complexe (à mieux dire, la plus inutilement compliquée) qui l’emporterait dans le domaine de la critique littéraire. L’auteur de S/Z savait de quoi il parlait, mais il allait amorcer, selon moi, notamment avec La Préparation du roman, une ouverture tout autre, qui justement ne relevait pas du courant d’air (bien qu’il ait pu tenir la porte à Foucault souvent).

La tension entre l’approche de Foucault et celle de Le Brun me semble féconde. Je n’arrive tout bonnement pas à départager ces auteurs. Et je n’y tiens pas. Il est bon quelquefois d’avancer avec des contradictions non résolues. Je dirais que Le Brun et Foucault, chacun à sa manière, ont un rapport hétérodoxe à Roussel (il ne saurait y avoir d’orthodoxie roussellienne). C’est le seul qui vaille pour cet écrivain souvent qualifié d’excentrique, qui n’entre que difficilement dans le canon de la littérature en bonne et due forme. En cela que Roussel déforme l’espace littéraire, à la manière d’une singularité, d’un trou noir.

Laisser un commentaire