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Kioskenwerk, 1

signe royal de Kih-Oskh

pour Fiona

J’ai retrouvé un fichier ancien, stocké sur un disque dur externe, daté de mars 2010. Il s’agit d’un début de méditation sans doute interminable sur les kiosques, et plus particulièrement sur les kiosques à journaux. Les notes y manquent de cohérence mais certaines d’entre elles n’en finissent pas, depuis le temps, de générer en moi une forme étrange de souvenir sans cesse re-bricolé, inventé, oubli-ruminé, rêvé, gambergé, réticulé, fantasmé, déliré. Je les reprends et les redéploie ici, n’escomptant pas aboutir à quelque chose de figé ou de définitif. Ce serait dommage et, pour tout dire, contreproductif. Je ne vise qu’à faire le point, de sorte à marquer une étape dans une rêverie explosée-mouvante.

Il doit exister, déjà, une science kiosquologique établie, pour laquelle je suis capable de me passionner, mais qui ne m’intéresse à vrai dire pas. Je me contenterai de jeter ici les premiers éléments d’une constellation personnelle. Que l’on pardonne mon refus affirmé d’historiographie, ma naïveté.

Qu’entend-on par kiosque ? Le kiosque est une cabane urbaine. Un abri, ou encore un phare.

Le terme de cabane résonne fortement en moi. Il me vient de l’enfance. Cabanes que l’on construisait dans les bois, petite utopie à la Huck Finn d’un monde un peu hors du monde, et en particulier de celui des adultes. La vie au dehors.

La cabane est indissociable du kiosque. Ernst Bloch évoque, dans mon souvenir, dans quel texte précisément ? peut-être même que je l’invente, l’esprit des cabanes. Il faudra que j’aille vérifier. Mais c’est plutôt, non loin de Bloch, à Walter Benjamin que je pense ici, établissant ces quelques jalons de méditation sur le kiosque. La formule Kioskenwerk faisant signe, oh ! très modestement, à Passagenwerk.

Oui, le kiosque est aussi comme un phare. Un point fixe dans le tumulte de la ville. Je serais kiosquier, je rêverais le roman de la ville, de mon quartier. Le kiosque me permettrait de faire l’expérience de la ville, à l’abri du monde. (En vérité, je serais kiosquier, je me casserais le dos à constamment m’occuper des retours et des invendus, à alimenter le quotidien de la désormais invendable presse quotidienne.)

Le kiosquier n’est pas un simple gardien de phare. C’est un pharaon. Il se tient, debout, dans son sarcophage.

Kiosques, cercueils debout d’un capitalisme tardif.

Le pharaon Kih-Oskh. La scène des sarcophages flottants à la fin des Cigares du pharaon (le cercueil flottant à la fin de Moby Dick, autre souvenir d’enfance). Kiosques, débits de tabac. Une image complexe s’impose ici assez nettement. Mon père mourant d’un cancer du poumon, qui avait une houppette un peu à la Tintin et enfant ça me faisait rire.

Le kiosque est un monde à l’arrêt. Un monde fini, même. Il reste des kiosques à journaux à Paris, non loin du Sénat par exemple. Ils participent de l’image d’un monde ancien.

Mais le kiosque est aussi un monde en train de se faire. Une occlusion, k. C’est un monde qui se crée. Un son mouillé soudain précipite la création dans l’élément liquide, mais le mot émerge aussitôt de l’eau, éclatant et sec autant qu’à la première explosion, osk. (Possibilité de monter ce mot-monde en boucle, laisser tomber pour ce faire l’occlusion initiale,  aboucher la sèche explosion de la fin à la mouillure de la semi-voyelle : kioskioskioskioskiosk.  Lu, prononcé à voix haute, cela ne manquera pas de se segmenter autrement:  kios kio skios kioskiosk iosk ioski osk ioski oskiosk.)

« Kiosque » — mot d’origine persane, کوشک, alors prononcé kieushk. On parle aussi de kiosques à musique. Celui qui se trouve dans le jardin du Contades, à Strasbourg.

Le kiosque appartient à un ensemble générique assez large comprenant aussi bien les cabanes ou baraques à frites que différents types de guérites en milieu urbain. L’architecte parle alors d’édicules. Ces petits édifices renvoient prioritairement à des chapelles ou à des oratoires. Ce n’est que par extension que le terme d’édicule désigne les édifices érigés sur la voie publique, kiosques, urinoirs, etc. Belle formule de Joyce, au sujet des pissotières : « palais temporaires inséparablement associés à la mémoire de l’empereur Vespasien. »

Le kiosque relève du sacré, mais aussi du quotidien, sinon du trivial.

Le kiosque à journaux est un lieu en voie de disparition. Quand on évoque la parution d’une revue ou d’un journal on parle de sa sortie « en kiosque ». C’est déjà un peu désuet. Le phénomène persiste dans la langue, à la manière du sourire du chat dans Alice ou des idées de Jaurès dans le programme du Parti socialiste, mais n’appartient déjà plus au réel. Qui se fournit encore en revues dans les kiosques aujourd’hui ? (C’est un peu comme de parler de la sortie d’un disque « dans les bacs ».)

Quelques kiosques et édicules où s’accrochent mes souvenirs, dans le désordre affectif

Le kiosque de la piazza Farnese, à Rome, qui fait l’angle de la via Dei Baullari. J’y ai quelquefois acheté la Settimana enigmistica ou encore les fascicules de Dylan Dog. Tout à côté, un café, où papotent de vieilles princesses très argentées, dans un français d’une rare pureté, dans un anglais encore plus ahurissant, d’un autre temps. Sans doute parlent-elles également l’allemand et le russe.

Le kiosque de la place Camões à Lisbonne. C’est, à vrai dire, un petit café. On n’y vend plus de journaux. C’était naguère sans doute le cas. Je ne suis pas sûr que le fantôme de Ricardo Reis ne nous observe pas depuis une des fenêtres derrière nous. J’ai écrit quelques pages de mon livre sur Jean-Paul Klée au kiosque de la place Camões. J’ai des souvenirs d’une acuité plus forte encore, mais non liés à la littérature, au kiosque des Beati Paoli à Palerme (quartier du Mont de piété, non loin de la Cathédrale, au tout début du marché du Capo). Ce sont des souvenirs en pâte feuilletée. Le kiosque des Beati Paoli communique secrètement avec celui de la place Camões. Peut-être peut-on boire de la Sagres au Chiosco Beati Paoli.

Il y a, aussi, partout sur la Baixa, les petites guérites où l’on sert de la ginjinha, parfois dans un petit gobelet en chocolat.

Mais aussi :

Les cabanes de fleuriste comme il en est une place Sebastian Brant, et une autre, non loin de l’église Saint-Maurice, toujours à Strasbourg. Je pense également à telle boutique édiculaire de fleuriste, Corso Tukori, à Palerme, où j’achetais un bouquet pour Nicoletta, puis un tournesol pour Vale, en août 2024.

Le kiosque à fleurs, arrêt Ancien Marché au Vins (Strasbourg) est devenu un café.

Cabane à frites sur le parking des Rohan à Saverne à l’époque du lycée. À Lyon, une pareille guitoune qui empestait, non loin des quais, tard dans la nuit (c’était en 2007). En réalité, il s’agissait de camions à frites, non d’édicules à proprement parler, mais le camion de Saverne avait élu stationnement de manière presque perpétuelle sur la place. Il y avait également un camion où l’on pouvait manger des bouchons, et boire de la dodo, avant d’aller tremper les pieds à la plage des Roches noires à Saint-Gilles (La Réunion). J’ai un souvenir très vif de « Blue Hotel » de Chris Isaak à cet endroit, février 2012, lors de ma première nuit sur cette île.

La cabane à crêpes, place Broglie, à Strasbourg, d’où émane une odeur de célèbre pâte chocolatée.

Il y a une photo de Jack Kerouac accroupi devant un kiosque. Non, j’ai vérifié : Kerouac est accroupi au pied d’un lampadaire. Le kiosque appartient de plein droit au mobilier urbain, métallique, fonte souvent de couleur verte. Caisses des bouquinistes, vertes elles aussi, à Paris. Rive gauche, il est une caisse équipée d’un téléphone à fil, cela m’a marqué. Ce téléphone en plein air était le signe d’un intérieur.

Je me souviens du kiosquier à moitié fou du Boulevard Ménilmontant, avec qui je causais spiritisme l’été 2000 à mon retour d’Irlande.

Cabane à glaces où enfant, je claquais mes pésettes, sur la Costa Brava.

Les nouvelles du monde poussent la nuit dans les kiosques. D’innombrables abjections papier-glacées jamais bien longtemps les mêmes nous observent, nous mangent des yeux. La nuit, ces images placardées sur les kiosques, sur les colonnes Morris ne dorment pas.

Kiosque dans le jardin de la fondation Beyeler, à Bâle.

Cabanes des jardins ouvriers, aux franges de la ville.

Bouches de métros. Il arrive que l’on trouve des kiosque dans les couloirs de métro.

Arrêts de tram, de bus.

Colonnes Morris.

Cabines téléphoniques.

Vespasiennes, toilettes publiques.

Cabanes de chantier.

Boîtes aux lettres, relais pour postiers.

Horodateurs.

Bornes pour valider les tickets de tramway.

Transformateurs ( ?) électriques comme il en est un place de la Porte Blanche à Strasbourg.

Abri où l’on flanque des soldats, guérites.

Niches (pour les statues), mais il faudra revenir plus particulièrement sur ce point.

Cabane à Currywurst dans Der Himmel über Berlin de Wim Wenders.

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