
Un grand plaid bariolé recouvre le Vieux Créole. Ce sera un sommeil de quelques heures à peine. Bientôt, sur les coups de trois heures, il va se réveiller dans les parages de Maurice, en vue du phare de Coromandel.
*
Naguère, l’expression « Grand Océan » renvoyait à l’océan Pacifique. Les Géographies du dix-neuvième siècle distinguaient un Grand Océan Austral, un Grand Océan Équinoxial ainsi qu’un Grand Océan Boréal. Le Grand Océan de Jules Hermann rassemble quant à lui, comme il nous est expliqué dans la Préface des Révélations du Grand Océan, « mer des Indes et Pacifique à la fois ». Il est cependant difficile de délimiter avec exactitude le Grand Océan. Ce d’autant que la parole d’Hermann, nourrie à différentes sciences ou disciplines, rayonne en tous sens. Je ne me risquerai pas à tracer d’hypothétiques frontières dans la mer, préférant dériver par le Grand Océan, cet espace autre, paradigme que je fais dûment tremper du côté de l’imagination. Tout se passe comme si Hermann était parvenu à cristalliser quelque vérité diffuse, disséminée en vrac dans nos rêves, dans nos sciences et nos folies.
*
Les Révélations du Grand Océan sont une sorte d’autoportrait. Mais peut-être que pour avoir un aperçu physique de Maître Hermann, il vaut mieux rouvrir Le Miracle de la race (1914), roman étrange, pour le moins poussiéreux, que l’on doit à Marius et Ary Leblond. Jules Hermann y apparaît sous les traits de Maître Vertère :
M. Vertère cligna la prunelle noire et brûlante qui, dans son visage craquelé, restait seule à regarder depuis qu’il s’était crevé l’œil gauche dans une ravine. (…) Louche au moral comme il était borgne, il passait pour un notaire très âpre, dur aux clients… les écorchant peut-être par mépris pour leur veulerie intellectuelle. Lui, la passion d’écrire, d’écrire l’histoire de son île, l’avait pris à remonter de nom en nom, pour ses affaires de succession, la généalogie des premières familles. Mais le classement des familles humaines qui avaient fait souche dans la colonie avait bientôt conduit ce coureur de montagnes au classement de familles de plantes… puis, après la botanique, la géologie l’avait tenté, en sorte qu’il n’avait encore publié aucun de ses ouvrages.
Hermann, décrit par les frères Leblond, a bien la gueule de l’emploi. Son « visage craquelé » est à l’image de la terre qu’il décrit. Fracassée, bombardée de météorites.
*
Retournons sur la dunette de la Djemnah. Il est une heure du matin. La mer est toujours aussi calme. Hermann rêve à des géants et, oh ! ils sont nombreux, qui marchent à pied sec de Bourbon à Maurice, de Maurice à Bali. Comme il l’écrira plus tard, en pensant aux fonds fracassés du Grand Océan : « ce sol avait pourtant porté, s’il faut en juger par les travaux de la préhistoire à Bourbon, la population la plus dense de la Terre ! » Le notaire de Saint-Pierre rêve aussi au Ptérodactyle qui tourne au-dessus de la Fournaise. C’est un peu, vous savez, comme ces taches de couleur que l’on voit apparaître lorsque l’on ferme les yeux.
Phosphènes incroyables dans l’œil crevé de Maître Hermann, et le fracas de tout un continent qui graduellement s’effondre.
J’aime à déchiffrer, sur le plaid qui recouvre le Vieux Créole endormi, un ensemble de signes qui tous appartiennent au Grand Océan. Je livre ce que j’aperçois dans la pénombre : l’Oiseau-Tonnerre, un jeune homme qui marche sur la plage, le buste d’Indra, un curieux zodiaque sur le cap Bernard, un grand œil solaire qui doit être le Maso Andro des malgaches, la momie de Rascar Capac, mais je vois aussi une baleine, des papangues pied-jaune (ou bien sont-ce des corbeaux ?), des grenouilles, des femmes-fleurs à peau rouge, le Dodo (Raphus Cucullatus), un homard au bout d’un ruban bleu, un monsieur dans une barque, les tatouages sur le corps de Rachel, un crétin en détresse avec sa soucoupe en plein Atlantique, une Joconde avec une moustache. Tout cela sur ce plaid qui sans doute n’a jamais existé. Bien sûr que j’extrapole, pour la Joconde et pour la moustache. Mais ce plaid qui tient chaud à Jules Hermann représente à mes yeux une idéale carte du Grand Océan.
*
C’est dans Le Préhistorique à l’île Bourbon que l’imaginaire hermannien est porté à incandescence. Dans ce tome inachevé des Révélations — le livre se termine à pic sur l’infini — Hermann se fait visionnaire. Il ne tient qu’à nous de le suivre par cet espace autre dont il est le méticuleux cartographe.
Dans ces pages ahurissantes et ardues il faut bien le dire, s’accumulent calmement, lentement des merveilles de poésie involontaire. À la manière belle et troublante d’infusoires par des eaux croupies.
*
La couverture à motifs qui recouvre le corps somnolent du Vieux Créole. Symboles sous les étoiles, aussi incompréhensibles que le zodiaque sur le cap Bernard. Ce plaid est un peu comme les Révélations. Les mauvaises langues diront qu’on peut y voir tout ce qu’on veut. Comme dans la Montagne justement. Ou encore dans la langue de Tanibé. Alors observons mieux, scrutons, affouillons le mystère, comme dirait l’Oncle Jules.
Et que voit-on ? Rien, tout. C’est à l’image de ce plaid qui, présentement, tient chaud à Hermann sur la dunette de la Jemnah dans la nuit du 28 au 29 octobre 1911, comme un miroir aux alouettes nous renvoyant nos propres obsessions.