
Le rock est mort en 1954, Nick Tosches l’a établi en quelques pages définitives. Au fond, le rock est, par essence, une forme rémanente, fantomatique. Je ne peux m’empêcher de penser cela lorsque, comme il m’arrive de temps en temps, je feuillète des magazines consacrés au rock dans ce haut-lieu de la culture de masse qu’est le point Relay d’une gare. (Il subsiste au fond davantage de magazines consacrés au rock que de périodiques qui s’occupent de littérature, alors que cette dernière est, elle aussi, passablement, pléthoriquement morte — mais c’est une autre histoire.) Il y a incontestablement quelque chose de passé, de nostalgique dans cette forme musicale qu’est le rock.
Les articles qui font les magazines de rock sont, pour l’essentiel, indécrottablement mémoriels, commémoratifs. Une partie de leur valeur ajoutée réside dans la prose des vétérans, ceux qui peuvent encore témoigner de ce que fut cette forme vivante mais morte, vivante alors qu’elle était déjà morte, qu’est le rock. Uncut, magazine fondé à Londres en 1997 et de très bonne tenue, ne fait pas exception à la règle. On y parle du cardigan vert olive que portait Kurt Cobain lors du concert unplugged à New-York (le gilet, offert par Courtney Love à la nounou de Frances Bean Cobain, a été vendu pour la rondelette somme de 334 000 dollars en 2019), de Prince et de son Purple Rain. Au dos du magazine, en pleine page, on trouve une publicité pour une réédition du Live à Pompei (disponible en CD, DVD, blu-ray et en vinyle pour la première fois). On lira là des tas d’autres choses, qui peuvent sembler un brin anciennes désormais. Le rock est non seulement mort, mais un peu vieux également. Bizarre longévité. C’est d’autant plus troublant que le mythe de la jeunesse éternelle rôde dans le rock (club des 27, etc.).
Le numéro 339 d’Uncut (juin 2025) propose un CD des Doors, composé de « raretés, de démos et de live ». Qu’on ne s’attende pas à de l’inédit. Mais les neuf pistes de ce disque intitulé The Other Side présentent toutes un réel intérêt. On peut notamment écouter la douzième prise de « Peace Frog », pêchue et de très bonne qualité, comme l’ensemble des enregistrements ici offerts (ou plutôt compris dans le prix du magazine, €7.91). La piste se trouvait initialement sur la réédition de luxe pour le cinquantenaire de Morrison Hotel. Une version « alternative » de « Riders on the Storm » mérite qu’on y prête attention, ainsi qu’un enregistrement studio peu connu de « L.A. Woman », disponibles elles aussi sur une édition anniversaire. Néanmoins, on ne se moque pas de nous. C’est de la bonne came.
On peut aussi entendre une version de « Five to One », rude et dénudée, qui est presque aussi belle que celle qui figure sur Waiting for the Sun. Les riffs de guitare y sont plus raides, et l’architecture du morceau y est d’ores et déjà bien établie. On découvrira ou re-découvrira un « Touch Me » sans les cuivres, ce qui n’est pas sans offrir une nouvelle dimension à ce morceau. Les cuivres sur The Soft Parade étant quelque chose comme François Ruffin dans notre merdique politique hexagonale, une sorte d’apparence de bonne idée, mais qui se révèle toujours décevante et pathétique.
Les vétérans John Densmore et Robby Krieger, auxquels se joint leur ingénieur du son, Bruce Botnick, reviennent tour à tour sur quelques morceaux, dont « Light My Fire », « The Crystal Ship », ou les incontournables « The End » et « When the Music’s Over ». C’est quelque chose de plaisant, même si, au fond, rien de bien neuf n’affleure de ces propos. Le dossier consacré aux Doors termine sur une petite publicité pour Night Divides The Day: The Doors Anthology, encore un gros livre commémoratif à l’usage des fans, alors qu’on était à peine remis de l’imposant et pas franchement indispensable volume des œuvres de Morrison chez Harper Collins (on en lira tout le bien que j’en pense ici).