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Pour une prose libre, 13 (Dylan Thomas, proses)

L’idiot se tenait debout au sommet des collines de Jarvis, contemplant la vallée immaculée, des eaux et des herbes de laquelle émanaient et se perdaient les vapeurs du matin. Il voyait se dissoudre la rosée, le bétail se mirant dans la rivière, ainsi que les nuages noirs se dissipant dans la rumeur du soleil. Le soleil tournait aux bords du ciel mince et humide à la manière d’un bonbon dans un verre d’eau. Il avait faim de la lumière lorsque la première et presque invisible pluie tomba sur ses lèvres; il cueillit des brins d’herbe et, les goûtant, il sentait l’herbe reposer verte sur sa langue. Il y avait alors de la lumière dans sa bouche, et la lumière était un son dans ses oreilles, et la lumière dominait la vallée qui avait un nom tellement curieux. Il avait entendu parler des collines de Jarvis; leurs formes s’élevaient assez haut sur les pentes du comté pour qu’on puisse les voir à plusieurs milles de distance, mais personne ne lui avait parlé de la vallée qui s’étendait en-bas des collines. Bethléem, lança l’idiot à la vallée, en se retournant aux sons de ce mot, lui conférant toute la gloire du matin au pays de Galles. Il fraternisait avec le monde qui l’entourait, prit une gorgée d’air, comme un nouveau-né tète la lumière et fraternise avec elle. La vie de la vallée de Jarvis, s’évaporant du corps de l’herbe et des arbres, de même que la main longiligne de la rivière lui offrirent un sang neuf. La nuit avait vidé les veines de l’idiot, et l’aube dans la vallée venait les remplir à nouveau.

Bethléem, lança l’idiot à la vallée.

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Traduction personnelle d’un extrait de « The Tree », récit daté du 28 décembre 1933 dans le « Cahier rouge » de Dylan Thomas. Première publication : Adelphi, 15 mars 1934. Le texte sera repris dans le recueil A Prospect to the Sea (1955) et paraîtra en France dans le tome 2 des Œuvres de Dylan Thomas (Seuil, 1970), dans une traduction de Denise Van Moppès.

Laurence Durrell disait des poèmes de Thomas qu’ils « vibraient et résonnaient dans les ténèbres comme des convois de charbon ». C’est très vrai également des premiers récits de Thomas, souvent marqués par une atmosphère macabre, empruntant nombre d’éléments à l’imaginaire gothique. Le passage ci-dessus m’a frappé par l’espèce de grâce qui en émane. L’image du soleil comme un bonbon dans un verre d’eau est pour le moins saisissante. Ce passage figure une sorte d’exception dans cette période de l’écriture de Thomas, d’accalmie dans la tourmente. « The Tree » est d’ailleurs un récit dont la conclusion est tragique. L’idiot a ici quelque chose de faulknérien. Il semble un proche parent du Benjy de The Sound and the Fury. (Andrew Lycett, un des biographes de DT nous apprend que Faulkner et Thomas se sont rencontrés dans un pub irlandais de New-York en mai 1953. Ils ne se seraient pas dit grand-chose. L’anecdote, sans importance, s’ajoute à la liste des rendez-vous manqués du poète gallois…)

Les proses de DT manquent quelquefois de clarté. Le passage ci-dessus fait presque figure d’exception. Il est finalement assez peu représentatif de la manière de DT à cette époque. J’espère que ma traduction rend néanmoins quelque chose de la lumière de l’original.

Tout se passe comme si DT malaxait le magma d’une langue dont il sut être l’idéal cratère. Le cratère, chez Homère par exemple, c’est ce grand vase qui sert à mélanger les vins. Les proses de DT sont effectivement l’occasion de singuliers mélanges où l’abject le dispute au sacré, où le sublime se déploie dans le trivial. L’idée d’une prose magmatique m’a quant à elle été soufflée par Mario Praz, qui parlait également de la violence « quasi-charnelle » de la langue de DT (La Letteratura inglese dai romantici al novecento, un grand merci à Jean-Baptiste Para pour m’avoir fait parvenir ce texte). Une forme de romantisme noir anime quelquefois les proses de jeunesse de DT, et elles s’accommodent bien de la perspective adoptée par Praz dans La Chair, la mort et le diable. Je livre ici l’ouverture de L’école des sorcières, dans la traduction de Michel Bulteau (éditions du Rocher, 1996) :

À Cader Peak existait une école de sorcières où la fille du docteur, enseignant un credo impie [teaching the unholy cradle] sous l’aiguillon du diable, avait pour élèves sept jeunes campagnardes. À Cader Peak, à moitié mise en ruines par les intempéries, la maison avec son histoire, sa cave sonore et la croix renversée surmontée à l’entrée des chambres secrètes, retenait les sept jeunes filles. Le docteur, rêvant à la maladie, au creux de la colline tuberculeuse entendit sa fille supplier les forces telluriques de l’Ouest de lui donner un peu de puissance. Elle invoquait un démon particulier, mais la géhenne ne béait pas sous la colline, le jour et la nuit n’étaient toujours pas confondus ; dans les villages et les champs dorés, les coqs chantaient, les blés ployaient tandis qu’elle enseignait aux sept jeunes filles que le désir des hommes est semblable à un cheval qui dans la mort se redresse, après la piqûre.

Tout le monde en convient, la prose de DT, surtout dans les années 30, ne se détache que difficilement du poème. Le fragment ci-dessus a quelque chose de trop travaillé, de rhétorique. Mais cela fait son petit effet. La poématicité (vilain mot) de cette prose est en somme l’envers de l’image du bonbon dans le verre d’eau. La prose libre de DT se déploie entre ces deux infinis. À nous de nous débrouiller avec cela.

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