
Le hasard de mes lectures, leur cohérence profonde et cachée, me pousse à lire Les Jardins statuaires de Jacques Abeille, dont la puissante rêverie est très comparable à celle d’Henri Michaux que je relis (parmi les quelques volumes de « Poésie/Gallimard » dont je dispose, j’ai prêté (à qui ?) définitivement je le crains, Plume et aussi Misérable miracle, c’est sans réfléchir que j’ai jeté mon dévolu sur l’excellent Épreuves, exorcismes) encouragé par la lecture en cours du livre curieux et finalement fascinant de Zachary Leader, Ellmann’s Joyce, où il nous est rappelé que le biographe de l’auteur de Ulysses avait rencontré Michaux et fut, même, son premier traducteur en langue anglaise — j’avais lu cela quelque part en passant, mais Leader nous donne à lire dans le détail la rencontre de l’universitaire américain et de Michaux, tout en évoquant Sylvia Beach qui elle aussi s’était mis en tête de traduire Michaux (je l’ignorais).
Je prépare un article consacré à Ellmann’s Joyce. Sur, donc, la biographie du biographe. The Biography of a Masterpiece and Its Maker, cela me fait irrésistiblement penser au sous-titre que Bonnefoy donne à sa magistrale étude de Giacometti : biographie d’une œuvre. Comme si l’œuvre était douée de sa propre vie, idée que je trouve au fond très juste.

Ce travail m’a fait rouvrir les différentes biographies de l’Irlandais dipsomane (celle d’Ellmann, bien sûr, mais aussi celles de Gorman, d’O’Brien (vraiment très bien, pour qui voudrait entrer en douceur dans le monde de Joyce, j’ai aussi re-parcouru le petit livre qu’O’Brien consacre à Joyce et Nora), de Peter Costello, et cette autre vie de Joyce, plus récente, de Gabrielle Carey dont je parlerai sans doute également ici), ainsi que des membres de sa famille : celles de Nora, de Lucia, mais aussi The Voluminous Life and Genius of James Joyce’s Father que j’avais feuilletée à Dublin en 2000 ou 2001, et dont l’imposant volume, voluminous indeed, plus de 500 pages que je me suis fadées depuis, montre bien l’engouement suscité par Joyce. A-t-on écrit la vie du père de Proust ? Sur plus de 500 pages ?
Je n’ai, à ma courte honte, aucun avis sur la biographie de Joyce que propose Gordon Bowker, pourtant souvent feuilletée en bibliothèque.
Dipsomane est un beau mot, que j’ai rencontré pour la première fois, je crois, non dans une biographie de Joyce, mais dans la biographie de Beckett que signe James Knowlson. Ou je crois que c’était plutôt dans la traduction française du James Joyce d’Ellmann qu’il fut question de la dipsomanie de Stanislaus, le frère de Joyce. J’ai aussi pris sur mon étagère My Brother’s Keeper, le livre de Stanislaus qui a eu, nous explique Leader, une influence réelle sur le James Joyce d’Ellmann.
Il y a un épisode des Simpsons où paradent les écrivains irlandais alcooliques (The Drunken Irish Novelists of Springfield, un autre où l’on voit Beckett boire chez Moe de la bière en compagnie de Joyce, à sa gauche, de George Bernard Shaw à sa droite, ainsi que d’Oscar Wilde). Il y a aussi une très belle série de photos de John Minihan où l’on voit Sam boire de la Guinness à Paris dans les années 1980, et je suis, parallèlement à Jacques Abeille donc, mais les parallèles sont faites pour se croiser, plongé dans l’édition allemande d’un catalogue de John Deakin, photographe notoirement dipsomane ayant pris un merveilleux cliché de Dylan Thomas, autre colossal poivrot, au cimetière de Laugharne où il (Dylan, pas le photographe) sera inhumé peu de temps après, ce qui m’a fait lire en diagonale la biographie de Francis Bacon par Michael Peppiat (on doit à Deakin les clichés sans doute les plus célèbres de Bacon), que je trouve intéressante, encore qu’assez succincte si je la compare au James Joyce d’Ellmann. Mais tout est succinct, Ulysses même est succinct si on le compare au James Joyce de Richard Ellmann.
Pour bien remettre le travail d’Ellmann en perspective et, donc, celui de Leader sur Ellmann, j’ai aussi relu l’introduction magistrale de Reiner Stach à sa non moins magistrale biographie de Kafka. Stach marque incontestablement des points. Si l’on a coutume de voir en le James Joyce d’Ellmann un modèle du genre, je dirais que le travail de Stach pousse non pas plus loin, mais ailleurs l’art de la biographie littéraire. Je ne suis pas le premier à le dire. Voir par exemple ce qu’en dit Florence Trocmé sur le Flotoir.
Il se trouve que le travail du biographe n’est tout simplement pas le même, selon qu’il porte sur Kafka ou sur Joyce. En un sens, établir une biographie de Joyce est presque chose aisée. Ellmann n’avait, à l’époque où il s’était lancé dans cette aventure, en somme qu’à se baisser pour trouver ce dont il avait besoin (il y eut bien sûr des complications, dont Leader parle avec précision). Stach, lui, a été contraint de construire son récit de manière beaucoup plus acrobatique, pour mieux correspondre aux délinéaments de la vie de Kafka.
Je commence de lire Les Jardins statuaires dans le sillage lointain de Joyce, en pensant, même, plutôt à Henri Michaux, alors que ce livre n’a vraiment que peu à voir avec Ulysses ou Finnegans Wake (ce serait plutôt quelque chose comme du Tolkien récrit par Julien Gracq). Au fond, Joyce est pour moins un trou noir qui aspire à peu près toutes mes lectures. Cette singularité, comme disent les astronomes, a quelque chose pour moi de totalisant. J’imagine que, dans le domaine philosophique, d’autres lecteurs éprouvent cela avec Kant ou avec Hegel. J’ai cessé d’essayer de résister, d’aller à l’encontre de ce champ gravitationnel. Le plus dur a tout de même été d’apprendre à vivre avec en moi ce trou noir. Il doit exister quelque part chez Michaux un personnage avec un trou noir à la place des entrailles. Je pense finalement que Joyce peut rendre la vie plus vivable. Il avait eu cette réplique complètement gonflée, à sa tante pour le moins perplexe (on le serait à moins), au sujet de Ulysses : « si mon livre ne mérite pas d’être lu, alors la vie ne mérite pas d’être vécue. » Cette manière dont Joyce proposa un roman à l’échelle un, sans solution de continuité avec la vie contribue sans nul doute à la passion biographique qu’on peut avoir à son égard, au point même d’écrire la biographie de son biographe.