
Après avoir comparé Claudel à Pascal, à Bossuet, à Mallarmé, à Rimbaud (« Rimbaud surtout ») Jacques Madaule conclut sa préface au théâtre de Claudel (Pléiade, 1964) comme suit :
Claudel est relativement plus facile à situer dans la littérature universelle, car c’est là seulement qu’il trouve ses véritables répondants, ceux qu’il invoque lui-même dans les Muses : un Homère, un Eschyle, un Virgile, un Dante. Si ces noms paraissent accablants pour un contemporain, il faut penser que Claudel n’appartient déjà plus à notre âge. Les événements du dernier demi-siècle semblent avoir accéléré la roue du temps. Paul Claudel est entré dans l’histoire, et c’est pourquoi j’ai cru devoir parler de son théâtre sur un ton qui n’est pas, d’ordinaire, celui des contemporains.
Que Claudel appartienne à une époque révolue, on peut y souscrire. Un peu trop vite sans doute.
Notre modernité peu tolérante quant aux choses vieilles ou datées (l’éternelle guéguerre que le Nouveau mène contre l’Ancien — OK boomer) n’a que faire du Soulier de Claudel. Homère, Eschyle, Virgile, Dante, oui mais non. Et puis Cloclo, hein, Artaud, Breton lui avaient réglé son compte, nan ? Nous ne lisons plus Breton d’ailleurs, notre petit cœur n’est décidément pas assez bien accroché pour cela non plus.
Insupportable Claudel ! L’Ode au Maréchal est impardonnable pour les belles âmes de maintenant. Non pour l’excuser — Etiam peccata ! — mais pour seulement tâcher de comprendre Claudel un peu mieux, comprendre l’incompréhensible est d’ailleurs un des enjeux du poème claudélien, plutôt que de colporter les mêmes cancans scandalisés toujours, il conviendrait de lire plus avant, et en détail, au sujet de la fameuse « bourde » (idem pour les rapports de Claudel avec Camille) mais on ne débourdera pas de sitôt celui qu’Étiemble qualifiait de « gorille catholique ». Claudel, adoncques, on oublie, ouste du balai.
Or, on donne cet été Le Soulier de satin dans la cour d’honneur du palais des Papes. Si l’on ne peut se rendre en Avignon, une version podcastable à loisir en est d’ores et déjà disponible sur le site de France Culture, en 12 épisodes. Cela tenait de la gageure, comme tout le temps avec le gorille Claudel, mais cela s’écoute, et plutôt très bien.

Comme il est rappelé dès le début de cette adaptation, Claudel exigeait que l’on monte Le Soulier de satin en ayant le souci « que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! ». Éric Ruf parvient à cela avec sa magistrale mise en scène, cela transpire de la version podcastée. Le bâclage est réussi, et la pièce maintenue dans son incohérence quasi magique, notamment là où le texte a été adapté, rendu, je trouve, plus nerveux et plus pertinent.
« Eteignez vos téléphones portables ! » s’exclame l’Annoncier au début de la représentation, et l’on est parti pour s’engager dans l’ahurissante, interminable pièce de Claudel. Cela marche, et drôlement bien. On arrive très vite, comme en rêve, au début de la deuxième journée, au quatrième épisode. (Le terme d’épisode semble faire signe au format de la série télé. J’imagine, une fraction de seconde, Claudel ravalé au niveau de Netflix… Ils sont capables de tout, avec eux le pire est toujours sûr.)
Si Claudel est à rapprocher de quelqu’un, c’est sans doute de Shakespeare. La comparaison est immense, démesurée oui, mais elle tombe sous le sens. Ce d’autant que Ruf a veillé à injecter au Soulier de satin une bonne dose de contemporanéité, notamment pour ce qui est de la diction des acteurs (on est loin des travers de la Côôômédie française), des effets sonores également. Cela fonctionne : l’incontestable universalité de Claudel nous est audible, drôle, douce-amère comme La Nuit des rois. Nous n’avons pas fini d’apprendre à être les contemporains de Claudel, pourrions-nous dire en paraphrasant Richard Ellmann, qui disait cela au sujet d’un auteur que l’inénarrable gorille tenait en sainte horreur.
La contemporanéité est une notion délicate à manier. Surtout avec Claudel. Le préfacier de son théâtre en Pléiade joue la prudence en diluant le génie dans l’universel. Ce n’est pas de la critique littéraire. Basse rhétorique, marketing. Et aussi, de manière à peine voilée : fabrication du prestige, de la rareté, confiscation de l’œuvre. Il est quelque chose de hautain et de puant là-dedans, qui n’aide en rien à réhabiliter le gorille.
Ce que fait sentir le préfacier de 1964, c’est que les gens de peu, au fond les contemporains, n’ont rien à voir avec Homère, Eschyle ou Dante. C’est bien sûr ne rien comprendre à Homère, Eschyle ou Dante, mais c’est le boniment qui va bien, dans une collection aussi prestigieuse que la Bibliothèque de la Pléiade. D’ailleurs, ne serait-il pas temps d’établir une nouvelle édition des œuvres du gorille en Pléiade, laquelle prendrait acte des multiples travaux de, pour n’en évoquer qu’un, Pierre Brunel ? Ou, mieux encore, dans la collection Quarto ? Ce serai un réel effort en direction du contemporain.
Les états d’âme pour le moins saumâtres de l’extrême-contemporain, comme on dit aujourd’hui, occupent les tables des libraires, tandis que le simple contemporain, temporalité moins trépidante, moins mercantile, à ampleur plus humaine, ce qu’il peut avoir d’éternel nous échappe. Claudel n’est pas notre contemporain, et serait ulcéré de l’être. Pourtant, sa poésie, celle qu’il y a dans Le Soulier de satin au premier chef, nous parvient, belle et vivifiante. Sans vouloir employer l’adjectif un peu galvaudé d’intempestif, Claudel était trop campé dans ses valeurs pour l’être réellement, je pense en effet que fraîcheur et insolence animent Le Soulier de satin. Le podcast le confirme !