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Récupérer un colis

(illustration : Raymond Roussel, période glorieuse)

Passant du temps en ville, histoire de récupérer un colis dans un point relais établi dans un quartier de Strasbourg que je connais assez bien mais où je ne me rends plus guère (que pour retirer des colis), je me dis que la forme de Strasbourg ne cesse de changer, la forme de toutes les villes d’Europe est mutatis mutandis voire non mutandis (cela ne change rien au fond) soumise à ce constant changement qui les uniformise peu à peu et plus vite, sans aucun doute, que ne change le cœur des hommes et des femmes. Mais je n’arrive pas à mesurer en quoi ni combien mon cœur a changé. Ce serait de la mauvaise foi que d’avancer que ma perception du monde est restée la même depuis ces quelque vingt-cinq ans, particulièrement ma perception de cette ville-ci que je trouve, donc, changeante (je me rends compte que c’est désormais dans cette ville que j’ai dormi le plus clair de mes nuits, mon psychisme n’en revient pas, lui qui s’est arrêté à la chambre de mon enfance).

Bien sûr qu’il y a un peu de moi dans cette ville qui change presque sans moi. J’y ai déposé mes hiéroglyphes affectifs. Seulement, je n’arrive pas toujours à les déchiffrer. Ce n’est pas le changement, en soi, qui est pénible, mais la manière dont ces signes invariablement se brouillent, s’effacent graduellement dans le souvenir. Ce n’est pas grave. Tout cela est bien banal, commun. Il convient de laisser pisser, de laisser aller non seulement le temps, mais le devenir, de laisser advenir le devenir qui entraîne le temps, l’oubli et la mémoire dans son sillage.

Je pense à tout cela, ayant fait une halte au café de l’Observatoire, où j’avais naguère mes habitudes. Il serait oiseux d’énumérer les souvenirs que j’ai de cet endroit. Me revient néanmoins la lecture de Klossowski, c’était en juin 2009 (comme en témoigne une note au crayon dans mon exemplaire d’Un si funeste désir). Ou, plus récemment, en 2023, lorsque que nous nous étions tous retrouvés à la terrasse de l’Observatoire et que l’odeur tenace des lacrymogènes flottait sur la ville. Spectacle terrible sur le boulevard, à la tombée de la nuit, du cortège de manifestants défaits, serflex aux poignets, encadrés par les forces de l’ordre. Cette image marque à mes yeux la fin de quelques idéaux. « Y a rien, allez ça joue ! » on nous avait dit, dès le lendemain, alors que quelque chose vraiment se passait. Et on a continué de jouer la partie, où tout était passablement truqué.

Peut-être que le café de l’Observatoire n’est pas un bon poste d’observation. La mémoire s’y accroche sans susciter le souvenir. Elle s’y perd. Les sensations peinent à s’enraciner dans la salle dont la décoration a été refaite. Y a rien, ça joue.

Il y a, tout de même, la fraîcheur ensoleillée du dehors, peut-être plus accueillante que le café de l’Observatoire, moins chargée des formes de la communication propre aux premiers jours de janvier où l’on se souhaite machinalement une bonne année (on dit « belle année », désormais) tandis que Calogero chouine à la radio, son ode bête à pleurer à Saint-Exupéry. On sait gré au chanteur à succès de savoir rester réaliste :

Je suis descendu je ne regretterai rien
J’étais fait pour planter des fleurs dans un jardin

(Paroles réalisées sans trucage, en hommage lourdement appuyé à l’aviateur, validées par le comité des amis de Christian Bobin.)

Tout le monde l’a compris, les lois d’airain du capitalisme, cristallisées dans le prix du mètre carré, concourent à dissocier le changement de la forme de la ville de celui du cœur des femmes et des hommes. C’est moche, dit comme cela. On aimerait en effet avoir foi en l’esthétique, en des formes pures et en des invariants sans avoir l’air aussi ridicule que ce cher Raymond Roussel qui affirmait avoir vu des rayons s’échapper de sa plume.

Cette naïveté est belle, folle, confondante. Mais je persiste à penser qu’elle dit quelque chose qu’aucun traité de littérature — aucun traité sérieux de littérature — ne parvient à expliciter. Oui, nous rions de Roussel et jugeons mauvaises les chansons de Calogero (on trouve davantage de sincérité dans la grandiloquence du premier, quand bien même jouissant pleinement du pouvoir déréalisant de l’argent, que dans la très-efficace niaiserie mercantile du second), mais nous gardons néanmoins un reliquat de foi en les hypostases fatiguées de l’art et de la culture. C’est fort de cette contradiction que je vais récupérer mon colis à l’autre bout de la ville.

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