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Notes en marge du Livre à venir

Je m’avançai vers l’ange pour lui demander de me donner le petit livre. Il me dit : « Prends, et dévore-le ; il remplira tes entrailles d’amertume, mais dans ta bouche il sera doux comme le miel. » (Apocalypse, 10:9)

Sur la ligne A

Un lycéen à peine réveillé, il est 7 heures 40, s’installe sur un strapontin. Cet être sur les épaules tombantes de qui semble reposer tout le poids de l’univers règle son Deezer, ferme les yeux et se laisse porter par la musique. Le bienheureux. Je m’arrête quant à moi sur ce passage de Blanchot : « la technique a transformé le temps des hommes et leurs moyens d’en être divertis ». Ma pensée, je ne suis pas mieux réveillé que le gamin en face de moi, erre à partir du texte de Blanchot et je songe, davantage que je n’y pense, à la technè.

Mercredi dernier, à Emmaüs, deux rééditions du Mode d’Existence des objets techniques de Simondon (oui, on réédite cet ouvrage un peu ancien) qu’un type a pris pour les revendre, pour les dumper sans doute via Momox. Toujours à Emmaüs, Rachel a chiné pour le lire non pour le vendre, un exemplaire de Malone meurt, annoté sans doute par un étudiant qui subissait, c’était dans une autre vie, mon enseignement sur Joyce et Beckett. Le mot « épanorthos » (sic) a été consigné dans la marge du bas. Je me souviens avoir tâché de faire méditer l’amphi sur l’épanorthose et la palinodie chez Beckett. Les idées qu’on a, des fois.

Qu’est devenu cet étudiant qui avait écrit épanorthos? Peut-être l’a-t-on retrouvé mort d’inanition, dans un studio du CROUS. Sur son bureau, la trilogie romanesque de Beckett pour laquelle il avait fini par se passionner, au point de lui vouer sa précaire existence.

Blanchot parle de la mort du dernier écrivain. Quid de celle du dernier lecteur? Par précaution méthodique, j’en suis venu à me dire que le dernier écrivain et le dernier lecteur sont tous les deux morts de longue date.

On est très seul et il faut s’y faire.

Michel Strogoff

On voit en Michel Strogoff tantôt une sorte de nouvel Hermès, tantôt un nouvel Œdipe. Lecture presque trop convaincante. Au début du Livre à venir, il est question d’Homère et des sirènes. Blanchot écrit ceci au sujet d’Ulysse résistant au chant des sirènes : « cette surdité étonnante de celui qui est sourd parce qu’il entend ». Hermès, Œdipe, Ulysse? Je ne saurais dire. Michel Strogoff, rendu aveugle sous l’ordre de Féofar-Khan, jouit en tout cas de la cécité étonnante de celui qui voit.

Exigence fragmentaire

Mon exemplaire du Livre à venir porte les marques de mes multiples relectures, comme autant de coups de sonde hésitante dans un texte dense et fascinant. J’ai beaucoup lu Blanchot, mais je n’ai jamais lu aucun de ses livres d’un bout à l’autre. Je lis et relis Blanchot selon cette « exigence fragmentaire » dont il parle par ailleurs. Je ne compte pas relire les pages sur Artaud, Beckett ou Mallarmé. Je retourne à Blanchot pour Musil et Broch, autour desquels je rôde ces derniers temps, et si ces auteurs m’intéressent, c’est pour une autre intuition. Il s’agit d’un grand détour, mais quand il est question d’interpréter et de commenter, perdre du temps est quelquefois le moyen le plus sûr d’en gagner.

À venir

Je me suis pris au jeu d’écrire ma lecture de Blanchot alors que j’étais parti pour écrire au sujet de tout autre chose (en passant par Blanchot). Le projet consistait, justement, à écrire au sujet de ce sujet infini qu’est la lecture. Notes en marge du Livre à venir, en marge, donc, d’un livre à venir. Cette lecture dérivante n’est donc pas complète perdition.

Virgile, Fabrizio, glouglous

Hier, j’ai retrouvé cette formule de Blanchot : « récit d’un destin qui s’épuise » (au sujet des Buddenbrook), laquelle me stimule grandement. Cette idée au fond assez englobante résume il est vrai bon nombre de tentatives romanesques du vingtième siècle.

Le récit d’un destin qui s’épuise. Comment ne pas penser au Guépard ? Blanchot au sujet de La Mort de Virgile : « l’approche de la mort, cette écoute de lui-même qui meurt ». Dans Le Guépard Fabrizio agonisant entend en lui-même le vacarme de la mer (image analogue chez Broch). « Agonisant » n’est peut-être pas le mot juste ici ; il implique une lutte, agônia. Fabrizio, c’est répété dans le roman, a trop courtisé la mort pour la combattre, maintenant qu’elle est là. Il convient donc de s’écouter mourir, de se laisser aller à la liquidation, à l’écoulement de soi. « Le silence se refit au dehors, le fracas au dedans grossit. … Ce n’était plus un fleuve qui déferlait de lui, mais un océan, en tempête, hérissé d’écume et de grosses vagues déchaînées. » À la fin de Malone meurt : glouglous de vidange, et c’est alors le roman même qui s’écoule par la bonde du récit, ou bien le récit par la bonde du roman. Vraiment la fine di tutto. Et pourtant, l’Innommable.

Roman/récit, histoire/récit

Peut-être n’est-ce qu’un point de terminologie vaine. Blanchot établit une distinction utile entre roman et récit. Je me demande dans quelle mesure celle-ci coïncide avec celle qu’opère Genette entre récit et histoire. Récit et histoire, chez Genette, entrent dans un rapport de signifiant à signifié, ou de contenant à contenu. La distinction roman/récit me semble agir en partie autrement.

Je crois comprendre que Blanchot et Genette n’entendent pas la même chose par « récit », et roman et histoire (au sens diégétique) ne se superposent pas aisément. Ce qui importe, il me semble, c’est que roman et récit, ou histoire et récit s’imbriquent idéalement en queue d’aronde, comme dans La Recherche.

Point sublime

Blanchot : « Proust est devenu insaisissable, parce qu’il est devenu inséparable de cette quadruple métamorphose qui n’est que le mouvement du livre vers l’œuvre. Et, de même, l’événement qu’il décrit est non seulement événement qui se produit dans le monde du récit, dans cette société Guermantes qui n’a de vérité que par la fiction, mais événement et avènement du récit lui-même et réalisation, dans le récit, de ce temps originel du récit dont il ne fait que cristalliser la structure fascinante, ce pouvoir qui fait coïncider, en un même point fabuleux, le présent, le passé et même, bien que Proust paraisse le négliger, l’avenir, puisqu’en ce point tout l’avenir de l’œuvre est présent, est donné avec la littérature. » Je ne peux m’empêcher de penser au point sublime dont il est question dans le Manifeste du surréalisme. Or, Blanchot désigne ici le point d’imbrication idéale dont je parlais il y a un instant. C’est le fameux « ça prend » de Barthes. Ou encore le point de capiton chez Lacan. L’analysant a besoin de ce moment de roman vrai, de cette vérité romanesque, quand bien même passagère et chancelante, pour que sa parole commence de tenir.

Les révélations comme celle qui a lieu dans la bibliothèque du prince de Guermantes sont rarissimes. Elles participent d’un élan, d’un telos romanesque inouï. Pour tout dire, ce n’est guère que dans la poésie que l’on rencontre une telle netteté à la fois dans le projet et dans sa révélation : Dante, l’an de grâce 1300; le Livre mallarméen, dans son inaccomplissement même.

Levinas, dans un article de 1947 repris dans Noms propres, n’hésite pas à parler de « poésie proustienne ».

Inéditer

Un chapitre entier du Livre à venir porte sur Joseph Joubert. Ce cas blanchotien par excellence n’est, à coup sûr, pas celui d’un héros de notre temps. « Il n’écrivit jamais un livre. Il se prépara seulement à en écrire un, cherchant avec résolution les conditions justes qui lui permettraient de l’écrire. Puis il oublia ce dessein. »

En cette rentrée littéraire de janvier (les invendus de la rentrée de septembre ont déjà été pilonnés), comment ne pas avoir une pensée émue pour ces écrivains courageux, qui ne publient pas ? De grâce, continuez de la sorte. Il faudrait inventer des maisons d’inédition.

Hans Blumenberg fut un modèle d’inédition, laissant nombre de ses ouvrages achevés sur sa table de travail. « Pour qui? À quoi bon? » Cela impose d’autant plus le respect lorsqu’on constate combien l’on est contraint désormais de crapahuter pour effectuer sa propre promotion (au risque de devenir le proxénète de soi-même), comment les vaillants bousiers de l’extrême-contemporain rivalisent d’ingénue ingéniosité pour l’obtention de « vues », roulant leur petite boule de merde par les pentes inéluctables et grotesques d’un marché résolument biaisé.

Sans doute Blanchot est-il devenu inutilement difficile pour bon nombre d’entre eux. Il ne leur parle pas ou plus. Il ne s’est jamais adressé à eux.

Particulier

Dans les très belles pages qu’il consacre à Robert Musil, Blanchot propose de traduire le titre Der Mann ohne Eigeschaften par L’Homme sans particularités.

Lorsqu’on lui propose d’exercer une autre activité (offres qu’il décline de la manière que l’on sait), Bartleby répète pour sa part, à trois reprises, « I am not particular« . Michèle Causse a traduit, en français, par « Je ne suis pas difficile ». Que proposent Bernard Hœpfner et Pierre Leyris? Il conviendra de consacrer ici-même à ce point une note sur la traduction.

Est-ce que Bartleby et Ulrich sont de la même trempe ? Vraiment ?

On réduit Bartleby à sa formule (cf. Deleuze : « Bartleby ou la formule »). Blanchot ne fait pas autre chose dans L’Écriture du désastre.

Délivrés de Proust?
Et encore moins de limage

Mot célèbre de Sartre, évoquant le grand dehors de la conscience : « Nous voilà délivrés de Proust. Délivrés en même temps de la ‘vie intérieure' ». Jugement un peu expéditif. Blanchot parle pour sa part de « ce lointain et [de] cette distance qui constituent le milieu et le principe des métamorphoses et de ce que Proust appelle métaphores, là où il ne s’agit plus de faire de la psychologie, mais où au contraire il n’y a plus d’intériorité, car tout ce qui est intérieur s’y déploie au-dehors, y prend la forme d’une image ».

Dans la poésie actuelle, une scission, un différend s’est installé entre tenants d’une poésie de l’image dérivant du surréalisme et adeptes d’une poésie davantage formelle (pongienne, roubaldienne) qui, elle, tendrait à rejeter le surréalisme. Le distingo est ici résumé grossièrement. Les enjeux sont plus profonds; ils touchent à une éthique, à une politique.

Il est hardi de rapprocher Proust et les surréalistes (cf. supra, Point sublime). Mais au vu du déploiement, mis en lumière par Blanchot, de l’image proustienne au-dehors, il me semble irrésistible.

Non, nous ne sommes en rien délivrés de l’image. Le roman est lui aussi à même de fabriquer des images. Images tenaces dans La Mort de Virgile, roman à la prose cadencée, hantée par la poésie du Mantouan. Il faudrait développer ceci pour une note PPL.

L’amitié, l’œuvre, l’occident

Les pages du Livre à venir consacrées à Hermann Broch sont vigoureuses et belles. Blanchot a sans doute alors Kafka à l’esprit quand il évoque La Mort de Virgile : « Non, il faut brûler L’Enéide. [La formule fait évidemment signe à « Faut-il brûler Kafka »?] Pourtant, à la fin, Broch et Virgile sauvent leur œuvre et, semble-t-il, sauvent l’Occident. Pourquoi ? Cela n’est pas clair. » Sauver l’occident en sauvant l’œuvre? La question au moment où Blanchot l’énonçait était vertigineuse. Elle est devenue spécieuse et dérisoire lorsque l’on considère l’occident d’aujourd’hui.

Blanchot ajoute une note de bas de page : « Virgile accorde à Octave ce qu’il a refusé à Auguste. Quand Auguste lui dit : Tu me hais, il ne peut supporter ce soupçon. C’est donc à l’amitié que finalement il remet son œuvre. » Kafka, on le sait, confiera le destin de son œuvre à Max Brod, dans un geste d’une suprême ambiguïté.

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