
Oui, c’est beau à en pleurer. Une drache sévère baigne Palerme et tu relis Pétrarque. Da piangere. Sans doute que les mots de Pétrarque signifient selon un tout autre régime que ceux de Dante. Comparer ces deux poètes aux langues si opposées est quelque peu futile. Mais tu ne saurais donner raison à Totò Malatesta quant à la supériorité de l’auteur du Canzoniere. Ta lecture, au reste, est plus buissonnière et hasardeuse que celle de ton ami philologue. Mais il n’empêche.
Tu songes à l’ascension du Mont Ventoux et tu comprends soudain combien le voyage à bord de L’Impossible, sous la conduite de Sogol, dont le nom même renverse le Logos — et bien sûr que Daumal y avait pensé — est une remontée analogique, une ascension per aspera ad astra vers des ciels encore indécouverts, tout juste entrevus par Pétrarque lors de son expédition. Et il est attesté que l’on vit sourire le vieux Sogol entre deux ondées, là-haut, sur le Ventoux, en ce 26 avril 1336.
Totò à Bloomington est comme Pétrarque tâchant de gravir son sommet. Le voyage de Pétrarque est marqué par une sorte de déception. À mieux dire : par une révélation déceptive. Ce n’était pas tant d’un gravissement qu’il était question que de la découverte d’un monde intérieur, selon des sentiers tortueux et non moins analogiques. Totò, bien entendu, n’a jamais été dupe de l’ascension, quelle qu’elle soit, mais il lui a fallu son Ventoux, l’expérience profonde de l’inconnaissable. (Un autre exilé, Dante — Tu con il tuo Dante ! — rêvait du Mont Purgatoire, autre expérience intérieure, autre vision puissamment analogique.)
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Écoulant vos journées sur le toit d’une antique demeure à Locri, en pleine Magna Graecia, vous étiez, cet été-là, au bord de l’invisible. L’Aspromonte — âpre montagne — vous faisait face. Vous tâtonniez dans cette forme de grâce que le Sud sauvage rend résolument possible, où les visions s’écrivent dans des alphabets désuets, abscons — occultes, pour tout dire —, selon des langues secrètes que vous aviez charge alors de déchiffrer.
Pràmata tu cosmu
Ti mènusi panda
San o àthropo addhàszi.
Aspergé d’eau de Cologne, Zio Vincenzo allait à vêpres et vous viviez de pastèques et de poésie sur le toit du palazzo. Sogol vous faisait signe dans l’azur.