
Tu griffonnes des notes dans les marges, entre les lignes de Différence et répétition que tu avais pris avec toi lors de ton énième voyage en Italie. Tu auras, cet été-là, traversé le pays de nord en sud, avec Totò, poussant avec Loïc jusqu’à l’antique Girgente — l’été où Yann est mort.
Tu relisais, non loin de San Giovanni degli Eremiti, le passage que Yann récitait souvent, dont il fit le nerf de ses travaux, qui se trouve à la page 310 : « il n’y a pas plus d’étendue en général que d’énergie en général dans l’étendue. En revanche, il y a un espace intensif sans autre qualification, et dans cet espace une énergie pure. » Tu faisais du livre de Deleuze une sorte de mémorial, comme un support à ton deuil.
Il pleuvait des cendres sur Palerme. Le Grand Rêve t’était devenu inenvisageable, barré par l’obscénité qu’est la mort d’un ami.
Yann rêvait d’écrire un grand livre sur le Tiepolo, dans un ciel de qui il a trouvé désormais, lui aussi, sa place. Il disait, Écris, écris des livres, ne te soucie plus du reste.
Et dans ce bleu une énergie pure.
Tu songes au peintre, réputé si joyeux, à son regard pourtant hautain, mélancolique, et bien sûr que le ciel au-dessus de Palerme était d’un bleu Tiepolo.
Tu aimerais découper un carré d’azur, un carré d’énergie pure, l’intensité même de ce ciel pour la jeter, telle quelle, dans ton cahier.
Écris, ne te soucie plus du reste.