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Mon premier Larousse (rêverie alphabétique)

Retrouver un grand dictionnaire

J’ai retrouvé Mon premier Larousse en couleurs (1953), dictionnaire illustré dans lequel je me souviens avoir passé, enfant, beaucoup de temps. De tous les dictionnaires que j’ai pu consulter, regarder ou lire, je garde un souvenir tout particulier de celui-ci, paru, donc, sous la quatrième République.

Cet objet appartenait à mon père, m’a été légué par lui, de même que j’ai hérité de l’édition paternelle du Petit Larousse (année 1964), autre support efficace de rêverie. Les dates de parution de ces deux dictionnaires (1953 et 1964) me semblent étrangement proches : il aura fallu onze ans seulement à mon père pour passer du Larousse de l’enfance à un Larousse pour grande personne. Si on étudie la question de plus près, mon père étant né en 1952, on peut imaginer que ce passage de l’enfance à l’âge l’adulte (à l’adolescence, mettons) s’est effectué plus rapidement encore : Papa a certainement commencé de se perdre dans ce grand Larousse en couleurs quelques années après la parution de ce dictionnaire. Mais il a pu faire l’acquisition du Larousse 1964 plus tard. 1953, 1964 — ces millésimes ne sont au fond qu’indicatifs. L’enfance de mon père m’est assez mystérieuse.

(Le Robert analogique en sept volumes plus un supplément, que j’ai toujours plaisir à consulter, appartenait au même homme.)

C’est de Mon premier Larousse en couleurs, je pense, que me vient le goût pour cette lecture un peu particulière qui est celle du dictionnaire. Je pousse le vice jusqu’à lire les préface de ces ouvrages. (J’aime les préfaces, je les lis, comme disait quelqu’un.) Le moment m’amuse où Littré, dans l’avant-propos de l’auguste sien, se plaint des échauffourées de la Commune, qui menaçaient les 240 000 feuillets de son dictionnaire alors en cours de composition, contenus dans huit « caisses en bois blanc ».

Le petit dictionnaire bleu (parenthèse)

Je garde dans la zone enfantine de ma mémoire un autre dictionnaire, plus récent, d’un format plus petit, de couleur bleue, sur la couverture duquel se trouvaient là aussi deux enfants. Je crois qu’il s’agissait d’un ouvrage paru également à l’enseigne Larousse, ou alors chez Nathan ou Hachette. Le mot, en pleine page, était accompagné de sa définition, le tout illustré par un dessin aux couleurs vives. Je me souviens tout particulièrement d’une botte rouge, d’où perlait une goutte d’eau. « Une botte qui pleure, » avais-je décrété, et la résonance même de cette curieuse image ne me fait pas rien aujourd’hui, à l’instant où j’y pense — la botte était peut-être verte. Il me semble que figurait quelquefois en bas de la page un extrait de poème, une bonne pensée ou un proverbe en petits caractères. J’ai égaré ce livre. Je pourrais en retrouver facilement la trace via internet, mais j’ai plaisir à garder de ce dico-là un souvenir un peu oublieux.

Un grand livre ouvert, mise en abyme,
autonymie, Locus solus

Sur la couverture de Mon premier Larousse en couleurs, deux enfants — une fillette, un garçon — sont plongés dans un grand livre dont le titre est Mon premier Larousse en couleurs. On assiste à une mise en abyme. La première, aussi loin qu’il m’en souvienne, avec laquelle j’ai été mis en présence.

Or, quelque chose n’allait pas. De cela, de cet escamotage des niveaux de la représentation, j’avais un sentiment confus : on voyait la couverture du livre ouvert représenté sur la couverture du livre.

Oui, quelque chose cloche sur la couverture de Mon premier Larousse illustré en couleurs : le dictionnaire que les enfants tiennent en mains porte non seulement le même nom, mais le nom même du grand, du vrai Mon premier Larousse illustré en couleurs, de l’objet que j’ai à nouveau aujourd’hui entre les mains.

Plus tard, je découvrirai la définition de l’autonymie dans Roland Barthes par Roland Barthes : « le strabisme inquiétant (comique et plat) d’une opération en boucle : quelque chose comme un anagramme, une surimpression inversée, un écrasement de niveaux. »

Les papillons sur la couverture de Mon premier Larousse en couleurs ont eux aussi quelque chose d’autonymique. Ils sont autant de livres ouverts, et j’ai beaucoup papillonné dans ce Larousse.

Il est un autre insecte volant qui aurait pu trouver sa place sur la couverture de ce livre : la libellule, dont l’étymologie renverrait, selon Littré, à un libelle, à un petit livre. Que cette étymologie soit fautive ou non, c’est là en tout cas un autre fait autonymique, dont Raymond Roussel tirera parti au deuxième chapitre de Locus solus.

On trouve une entrée « libellule » dans Mon premier Larousse en couleurs : « La libellule vole au printemps et en été autour des mares. Elle a de jolies couleurs et de longues ailes transparentes. »

Le livre est cet idéal endroit solitaire — locus solus — où se déploie la lecture et se constitue le rêve de mots et d’images. Combien vrai pour Mon premier Larousse en couleurs.

Deux enfants lisent dans le grand Larousse comme au livre d’eux-mêmes, peut-être pour signifier une manière de vivre-ensemble. Oh! comme on aimerait que la lecture puisse faire société aimable d’enfants sages.

Excursus vers les profondeurs

Mon premier Larousse en couleurs, lieu de la scène primitive de la lecture, d’où beaucoup découle.

Je lisais et regardais ce livre presque aussi grand que moi, regard et lecture étaient indissociables de ce livre ouvert dans lequel j’aurais pu tomber. Une partie de moi y est restée, y est restée en tout cas attachée. La lecture de ce livre — sa contemplation — en a lié, dans mon souvenir, le lisible et le visible.

Plus tard, me fascinera (et elle continue de le faire) telle image dans 20 000 Lieues sous les mers, où l’on voit un grand livre ouvert devant l’immense hublot du Nautilus. Un Kraken immense observe les personnages de Verne à travers la vitre. Dispositif scopique où le visible se mêle au lisible, où deux parties s’observent, s’entr’observent à travers une vitre obscurément. Cette herméneutique bizarre donne accès à une profondeur autre — mais c’est l’immuable même — que Mon premier Larousse illustré en couleurs, et elle ne manque pas de faire signe à tel passage du grand livre de Joyce, qui aura tant d’importance dans ma vie de lecteur, dans mon existence tout court : « Ineluctable modality of the visible: at least that if no more, thought through my eyes. » Inéluctable modalité du visible : cela au moins sinon plus, pensé par mes yeux.

Entre 20 000 Lieues sous les mers et l’impossible Ulysses, quelque chose se joue et à mieux dire se noue qui avait déjà cours dans Mon premier Larousse en couleurs, légué par mon père donc. Marcel Moré le signale à fort juste titre, c’est, chez Verne, mais chez Joyce aussi bien, une affaire paternelle, de paternité de « père sublime ».

Dans Ulysses, le capitaine Nemo est brièvement évoqué dans l’épisode du Cyclope. Nemo, c’est bel et bien personne, tout comme Ulysse… Il y a ici un fil à tirer, mais ce n’est pas l’objet maintenant.

Paysage en format paysage, à l’échelle un

Mon premier Larousse en couleurs comprend une très grande illustration, elle occupe les pages 118 et 119, du mot « paysage ». C’est un paysage en format paysage. Idéale autonymie. « Sur ce grand dessin, il y a un beau paysage; il montre tout le pays qu’on découvre du haut d’une montagne. » À gauche, les ruines d’un château, un éperon enneigé qui tutoie les nuages. Des prairies en contrebas où sont des taches blanches : vraisemblablement des moutons. En-dessous de cette grande image, on pose la question suivante : « Vois-tu où sont les montagnes, la mer, le fleuve, le viaduc, les routes, la plaine, les champs, le port…? » Oui, je les vois. Des garçons en culottes courtes, façon boys-scouts, une jeune fille également, qui porte une grande jupe bleue plissée qui lui va jusqu’au-dessus du genou, examinent une table d’orientation.

Comme écrite dans le prolongement de ce paysage en format paysage, cette remarque de Walter Benjamin, dans un fragment où il oppose la verticalité de la peinture à l’horizontalité du dessin : « La projection verticale de l’espace fait seulement appel à la puissance figurative du contemplateur; sa projection horizontale aux forces sensori-motrices. Le dessin reproduit le monde de sorte que l’homme puisse, concrètement y marcher. L’œil de qui observe le dessin précède le pied. Aucun passage, aucune médiation ne conduisent du tableau à la carte géographique. Dans tout dessin est virtuellement présent le principe de la projection de Mercator. » (« Peinture et dessin », in Écrits français). Tout se passe comme si ce paysage en format paysage non seulement m’invitait, enfant, concrètement à y marcher, mais se déroulait pour moi à l’échelle un, sans médiation, sans jeu de la représentation.

Les textes qui me fascinent le plus sont ceux qui, précisément, proposent de pareilles images à l’échelle un. Il en va exemplairement de la sorte pour La Divine comédie, où littéralement on évolue avec Dante et Virgile de bolge en bolge, ou, plus tard, avec Dante et Béatrice qui sera remplacée par saint Bernard de Clairvaux, de ciel en ciel. C’est résolument à nos forces sensori-motrices qu’en appelle le poème.

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