
cocasse
« Cette prouesse de cocasserie de la chose,
c’est une sorte de politesse de la chose
qui nous ferme la porte au nez en nous invitant
à imaginer la fête qu’il y a derrière. »
(« Vers un cratylisme des choses »)
Le mot « cocasse » est cocasse. Il dérive de « coquard », qui renvoie à l’hybride du faisan et de la poule. Dans le bestiaire de Fabulaux, justement, il est question d’hybridité entre la fable et l’animal. L’animal porte en lui sa fable, sa fiction, sa morale. De même que la vache peut contenir tout une ménagerie, tout un monde :
La vache est assez grande et vascularisée
pour contenir une ménagerie.
Ce sera d’abord la grenouille qui s’y croit
dans son double estomac,
puis le héron sur l’étang de ses os,
le tatou de ses genoux, boueux, craquelés,
la noire méduse de son museau mouillé.
Mais elle pourrait accoucher de tous les animaux
tant sa fente rose qui lui descend de la queue
jusqu’à ses laiteuses mamelles
semble promettre de portes,
et tant sa lente rumination
paraît être la mastication des mondes.
(Fabulaux)
La vache est cocasse, elle est comme l’œuf du monde. Elle n’est pas la seule : l’objet du poème d’Albarracin est souvent cocasse par nature. Il en jaillit une drôlerie certaine, un humour presque ontologique (autre mot plutôt cocasse).
énigme
« Rendez l’énigme à l’énigme, énigme pour énigme. »
(Paul Valéry, Alphabet)
Comme il est dans la nature de la nature d’être mystérieuse, il arrive que le poème d’Albarracin se présente, tout naturellement, selon le cours des choses, à la manière d’une énigme. C’est à peine si cette énigme souffre qu’on la formule. Qu’on y réponde n’est pas davantage prévu par l’énigme du monde. Les questions autant que les réponses perlent pour ne rien dire sur les plumes de l’énigme (« Comme si l’énigme était précisément la texture de ce monde. » (« Vers un cratylisme des choses »). On peut lire une très belle définition de l’énigme dans Le Message réisophique :
L’énigme : il suffit de mastiquer les sonorités de ce mot, élastiques, caoutchouteuses et tendineuses, même, pour l’imaginer enroulée à l’intérieur d’un coquillage et la voir comme une terminaison nerveuse de l’univers.
question
« La vie est de brûler des questions. »
(Antonin Artaud, L’Ombilic des limbes)
Peut-être ne brûle-on les questions qu’à la manière dont on brûle la politesse, ou dont on grille un feu rouge. Or, chez Albarracin, la question, face aux choses, revient plus vraisemblablement à éhontément griller les feux quand ils sont au vert de l’évidence. Quand une telle occasion se présente, il convient alors de foncer, pied au plancher.
Pourquoi ? est un texte d’Albarracin qui se présente comme une question, laquelle fait écho à la « rose sans pourquoi » d’Angelus Silesius. Nombre de poèmes d’Albarracin comprennent des questions.
Qu’est-ce qui dans la chose
lâche et ose ?
(« La Branche cassée », Le Secret secret)
La question de la question est centrale, pivotale. Ce d’autant que le poème n’apporte pas de réponse — c’est en cela qu’il cède inévitablement au mystère qu’il questionne, qu’il lâche et qu’il ose. Le poème est insoluble, ou alors soluble seulement dans l’impossible évidence. C’est tout juste s’il parvient à formuler une question quant au monde tel qu’il est. Il ne saurait s’agir, pour autant, d’une remise en question, mais plutôt d’une mise en éveil et en merveille des choses. Au mieux, une remise en question de la question. Une réfutation qui affûterait l’énigme. Les Réisophes éludent quant à eux le problème :
Il y a une question au sein de la réponse
Et une réponse au sein de la question.
La réponse à la question
Est la question à la réponse.
(Res Rerum)
Chez Albarracin, l’état d’enfance est celui de la question, de l’interrogation quant au monde.
Nous étions l’enfant loyal
qu’un souffle suffisait à renverser
par l’interrogation suscitée
(Le Déluge ambigu)
Trempés dans l’étonnement de l’enfance, les poèmes sont donc quelquefois des questionnements qui donnent à penser que l’inconnaissable est la matière innocente de l’évidence :
Tant de feuilles mortes
dans ce pré : toutes venues
de ces trois arbres ?
(Plein vent)
Interroger l’amas insignifiant de feuilles mortes revient à interroger le vent de mystère qui les a peut-être portées là.
L’énigme de l’évidence et la merveille de l’immédiat se présentent de manière empirique. Le poète est ainsi un artisan amené à tâtonner dans le réel, comme il est dit dans Plein vent.
Pour usiner mon poème
je le pose sur l’établi
de l’incertain
On ne saurait faire le tour de la question. Le poète est d’ailleurs un artisan tourneur de questions en rond, un habile chantourneur.
La métaphore est en revanche plus péremptoire. Elle ne souffre aucune question : « Le saut de la métaphore est catégorique, non pas seulement catégoriel. » (De l’image). Sur l’établi de l’incertain, la métaphore permet peut-être tout de même de brûler quelques questions. Au jeu enfantin du chaud ou froid, elle fait que le poète chauffe, se tenant au plus près du caché.