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L’abîme sans profondeur

Les Joueurs de football du Douanier Rousseau, ainsi se nomme cette toile de 1908, ont de quoi interloquer. Quelque chose de gentiment inquiétant se dégage de cette scène où des messieurs moustachus en tenues rayées se disputent un ballon de cuir brun.

Rien ne tient dans ce tableau, que je trouve néanmoins attachant. S’agit-il de football ? de rugby ? de pugilat ? de danse ? Ces messieurs, en tout cas, ne semblent pas toucher terre.

Les arbres, de part et d’autre, eux non plus n’ont aucun ancrage véritable. Ils sont comme les arbres, dans tel récit court de Kafka. « Aber sieh, sogar das ist nur scheinbar. » Mais vois, tout n’est en fait qu’apparence.

Tout glisse dans le jeu des apparences, dans ce qui en apparence est en jeu, dans ce jeu aux règles étranges, cette partie de football qui se joue à la main (et le jeu des mains est pour le moins singulier), ce jeu qui n’a peut-être du jeu que l’apparence.

Un espace vide, plus clair, au premier plan, n’est pas sans ajouter de l’incongruité à ce tableau. Peut-être que l’Abgrund, le sans-fond est le grand sujet de ce tableau où tout me semble en suspension. Or, la composition gagnerait peut-être en stabilité sans cet abîme, qui est d’ailleurs un abîme sans profondeur.

Cet abîme sans fond est à la fois plus et moins qu’un abîme, l’effondement propre à ce qui n’a pas de fond véritable. Le ciel, au fond, semble anecdotique au vu de ce sol plus clair, insondable, pas bien fait pour qu’on y pose le pied.

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